La conception du barrage de Verbois et l’importance des sédiments arrivant d’une rivière (l’Arve) qui se comporte comme un torrent de montagne ont, jusqu’au début de ce siècle, justifié les vingt vidanges de son lac de retenue. Pour des questions de sécurité liées aux crues surtout et pour la bonne exploitation de l’ouvrage, mis en service en 1942 et géré par les Services Industriels de Genève (SIG), c’était une évidence: il fallait exporter vers l’aval, tous les trois ans, un peu plus d’un million de mètres cubes de sédiments qui s’accumulaient dans le Rhône jusqu’au mur de retenue de 20?mètres. Cela permettait également de réparer les grilles qui retiennent les gros éléments avant que l’eau ne passe dans les turbines.
Visuellement, ces chasses ressemblent à un cataclysme. Elles vident presque totalement le Rhône de son eau sur des kilomètres. Exécutée en cinq jours, cette opération entraîne dans le courant rapide tous les poissons qui n’ont pas réussi à se planquer, sachant que les berges sont elles aussi balayées.
En 2000, l’Association genevoise des sociétés de pêche émit des doutes sur la pertinence de ces chasses dévastatrices pour la faune piscicole. Une dernière vidange fut organisée en 2003 avant une période de moratoire, au cours de laquelle un groupe de travail nommé par le Conseil d’Etat a étudié diverses variantes possibles. Aucune solution définitive n’en est sortie. Et aucune mesure, même relative à la sécurité, n’a été entreprise. Sinon de refaire une chasse en 2010, qui, compte tenu des modifications législatives et réglementaires en France, a été reportée à mai 2012.
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«S’il n’y avait que le Léman et le Rhône, il n’y aurait aucun problème ni nécessité d’exporter le surplus de sédiments: le lac est un grand décanteur, explique François Pasquini, directeur du Service de l’écologie de l’eau et président de la commission consultative pour la gestion du Rhône. En revanche, l’Arve et ses eaux charriant beaucoup de graviers et de limon crée un problème de sécurité. A la hauteur de la Jonction, lorsque le débit est freiné d’un coup par la lenteur majestueuse du Rhône, le gravier, plus lourd, chute au fond, ne laissant progressivement que les sédiments fins poursuivre leur course jusqu’à Verbois. En cas de crues, la Jonction est en première ligne. Que l’on se passe ou non des chasses, des mesures de protection (digues) de la population et des biens seront inévitables à la Jonction ainsi qu’à la Plaine.»
Le paradoxe, c’est que l’on a vidangé le Rhône pendant toutes les années où l’Arve charriait le moins de graviers. «Pendant 80?ans, celui-ci a été considérablement exploité depuis le haut de la vallée savoyarde, rappelle François Pasquini. Il ne l’est plus. Et à ce nouveau gravier s’ajoutent tous ceux qui proviennent des affluents, torrents de montagne eux aussi. Avec le réchauffement climatique, la remontée du permafrost va encore libérer des roches qui seront charriées par ces cours d’eau jusqu’à l’Arve.»
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Dans son rapport de 2008, le «groupe vidange» avait émis, parmi de nombreuses suggestions, celle de ne procéder à des chasses que tous les cinq ou six ans. Depuis 2003, les sédiments accumulés sont estimés à 3 millions de mètres cubes. Cependant, il a été décidé de n’en exporter que 1,7 million, la même quantité qui a été évacuée la dernière fois. Le résultat fera l’objet d’une analyse approfondie car il pourrait déterminer la suite de l’exercice. Est-il en effet nécessaire de procéder à des chasses aussi drastiques que par le passé?
Autre innovation: l’opération s’étalera sur deux semaines, du 30 avril au 16 mai, et dès le 5 mai au barrage genevois. Le rythme de la chasse devrait être un peu moins rapide. Cela aura pour effet de réduire l’impact plutôt violent sur l’environnement; mais c’est aussi pour des raisons techniques que ce rythme a été choisi. En effet, cela permettra de maintenir le lac de Verbois à niveau bas pendant sept jours. On procédera aux réparations et au changement complet des grilles du barrage (20?m sur 80?m). Elles remplaceront les installations d’origine et, surtout, permettront à l’avenir un entretien à retenue pleine, premiers pas vers un éventuel abandon des chasses.
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Ces vidanges se sont toujours faites en collaboration étroite avec la Compagnie nationale du Rhône (CNR), qui exploite les barrages français en aval, depuis celui de Génissiat, et cogère celui de Chancy-Pougny avec les SIG. La procédure conjointe conduite lors de la vidange de 2003 est considérée par tous les acteurs comme exemplaire.
Celle de 2012 sera encore améliorée. Il s’agit en effet de coordonner l’opération avec des mesures d’accompagnement sur pas moins de sept centrales hydroélectriques réparties sur 126?kilomètres. Après Chancy-Pougny, Génissiat est la plus importante. Suivent Seyssel, Chautagne, Belley, Brégnier-Cordon et Sault-Brenaz, juste avant Lyon. Si les derniers ouvrages ne reçoivent plus beaucoup de matières en suspension, Génissiat est directement touché. C’est d’ailleurs la retenue de ce barrage (où sera installé le pilotage opérationnel de l’ensemble des centrales) qui sera abaissée en premier, le 30 avril 2012 à 0?h, pour préparer l’arrivée (dès le 5 mai, lorsque les vannes s’ouvriront à Verbois) des sédiments et leur passage en aval. «Les deux centrales de Génissiat et de Seyssel devront être mises à l’arrêt pendant quelques jours», précise Eric Divet, directeur régional de la CNR à Belley. Selon lui, il n’a pas été constaté une suraccumulation de sédiments durant la période de moratoire des vidanges. Néanmoins, celles-ci permettent d’assurer le bon fonctionnement des vannes de fond et de demi-fond, et de favoriser la recharge sédimentaire du fleuve. Côté français, ce sont surtout les nouvelles procédures administratives et la mise à l’enquête publique qui modifient l’agenda. Celle-ci se déroule en ce mois de juin.
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«Une rivière gère toujours son équilibre. La présence d’un barrage le perturbe, mais elle essaie toujours de le retrouver, explique l’inspecteur cantonal de la faune Gottlieb Dändliker. Sans vidange (et les pêcheurs n’en veulent plus après 2012, insiste le président de la Commission cantonale de la pêche, Christophe Hayoz), c’est un système alluvial qui se mettrait en place. Mais cela passe par la sécurisation de la Jonction puisque le gravier de l’Arve s’y dépose. Les chasses créent une grosse perturbation, les poissons sont embarqués sans pouvoir se protéger pour la plupart. Cela vaut surtout pour les ombres (espèce fragile), qui sont, en mai, redescendus de leur lieu de fraie dans l’Allondon. Les rives, quant à elles, sont démontées par ce cataclysme. Certes, les compensations écologiques réalisées par les SIG dans le cadre du renouvellement de la concession sont excellentes. Les hauts-fonds qui ont été créés à Planfonds et Peney permettront sans doute aux poissons qui s’y trouveront le 5 mai 2012 de survivre. On peut également dire que 90% des roselières seront sauvées.»
En France, ce ne sont pas moins de dix sites Natura 2000 (dont le plus connu des Genevois à l’Etournel) qui sont sur le chemin d’un Rhône momentanément perturbé par les chasses. Le report de deux ans permettra de mieux prendre en compte leur environnement.