C’est une Véronique Sanson fragile, mais rayonnante qui nous retrouve dans l’intimité de la cour d’un petit hôtel ultrakitsch du XIe. Suite à un changement de dernière minute, nous voilà attablées au milieu de bacs ornés de fleurs en plastiques. Interrompues à plusieurs reprises dans des éclats de rire par des nuages de plâtres échappés d’un chantier voisin. La rumeur la prétendait éteinte, ravagée par un passé chaotique. Ce passé, celle qui fait vibrer des générations entières depuis plus de quarante?ans, l’assume, sans regret. Son dernier album, Plusieurs lunes , sorti à la fin de 2010, est en tête des meilleures ventes. Incontestablement le plus souriant de tous, il a d’emblée séduit les fidèles de cette légende vivante de la musique française. Surfant sur tous les répertoires, elle assure en concert depuis février.
Un nouvel album, une tournée qui bat son plein. Est-ce à dire que Véronique Sanson est de retour?
Mais je n’ai jamais arrêté! Tout le monde me dit ça. Je n’avais pas sorti de disque depuis 2004, mais j’ai fait de la scène, de la télé, un livre… Je n’ai pas été absente si longtemps. Pour écrire un album, il faut avoir des choses à dire, prendre le temps d’observer la vie, les gens, ressentir des émotions. Je n’arrive pas à faire un disque pour faire un disque. Il doit y avoir autre chose.
Ce dernier opus a tout de même mis six ans à éclore. Quel en a été le déclic?
D’abord, j’ai complètement changé d’équipe. J’ai travaillé en osmose et en confiance avec des gens merveilleux. Sur scène comme chez moi, où nous avons enregistré cet album. Ce sont des multimusiciens, capables de passer magistralement d’un répertoire à l’autre. Ensuite, j’ai ressorti des textes et des mélodies écrites à certains moments de ma vie. La diversité de Plusieurs lunes est née de cette alchimie.
On sent un virage dans votre carrière. Une envie de tourner une page, sans rien regretter pour autant.
Oui, probablement… Je n’ai jamais rien regretté. Ma vie a changé, mais ce qui n’a pas bougé c’est l’énergie qui me porte en concert. Le besoin de ressentir ce public qui me donne tant d’amour. Cette fusion immédiate à travers ma musique efface le trac dès la première seconde. Je reçois tellement quand la salle chante avec moi que jamais je n’arrêterai la scène.
Si on retrouve la verve et la plume auxquelles vous nous avez habitués dans ces textes, les rythmes et les sonorités sont surprenants, éclectiques.
Eclectique, c’est le mot. Mais cela fait trente?ans que je fais de la salsa, que je décline des rythmes latinos, rocks ou même orientaux. Il n’y a jamais eu un «style Sanson». Je chante ce que je ressens, ce que je vis.
On se souvient d’ailleurs d’une tournée avec un orchestre symphonique.
Un souvenir magnifique. Ces musiciens ont offert une autre vie à ma musique. C’est justement là qu’on voit que ce sont le style, les arrangements et l’instrumental qui font le morceau. Une chanson c’est comme une poupée. Elle ne sera pas la même habillée en jaune, en rose, en noir. Pourtant elle reste toujours la même poupée. Chantée avec un orchestre symphonique, avec des percussions ou avec un piano seul, une chanson ne sera jamais transmise ou ressentie de la même manière. Les paroles restent mais l’emballage la porte différemment. Toutefois, pour moi, le classique reste la base de tout. Je suis une amoureuse éperdue de Chopin.
Après une première collaboration en 2004, votre fils Christopher Stills chante cette fois avec vous sur votre dernier album. Une grande fierté?
Oui, bien sûr. Il y a une vraie complicité et une profonde sincérité entre nous. Qu’il devienne musicien était dans l’ordre des choses. Il est né là-dedans. A trois mois son père l’a emmené à ses concerts à Wembley. Il a toujours connu la scène et les coulisses. Je lui ai fait découvrir le piano tout petit, il a appris la guitare en regardant son père. Et aujourd’hui il fait des choses magnifiques. Je ne dis pas ça parce que c’est mon fils, au contraire, je suis plus critique. Par contre cela me pose un problème quand on le catalogue «fils de». C’est incomparable, il ne fera jamais la même musique que nous. Chris a écrit My last good-bye et je voulais qu’il la chante seul. Mais il a insisté. On s’est partagé le morceau. Il a aussi écrit la musique de Je me fous de tout.
Un titre qui vous va bien. On vous connaît rebelle, intrépide, engagée. En quarante?ans, ça n’a pas changé?
Non. Je n’ai jamais fait de concession. Je me fous des codes. Je ne fais partie d’aucun groupe, d’aucun système, je fuis le politiquement correct.
Vos textes révèlent cet engagement discret mais ferme pour les libertés. On se souvient, par exemple, d’«Allah», censurée, qui vous a valu des menaces de mort, ou la tournée avec Les Enfoirés. Dans «Plusieurs lunes», vous évoquez l’excision et la violence conjugale.
Je défends mes convictions avec mes mots, mon indignation et mon sens de la justice. Pour la liberté, contre l’injustice.
Quand elle n’est pas sur scène ni en studio, que fait Véronique Sanson?
De la cuisine! Je peux passer des heures à mitonner un petit plat. Juste pour le plaisir de le partager avec des gens que j’aime. Du jardinage, je trouve que ça lave la tête. J’adore les mots croisés compliqués aussi. Sinon je me laisse vivre, je prends soin de moi, enfin! (rires) Je lis beaucoup. En ce moment je dévore Le Bâtard récalcitrant de Tom Sharpe. C’est d’un tordant. Et je suis l’actu, bien sûr.
Qu’est-ce qui vous interpelle dans l’actualité du moment?
Je trouve extraordinaire cette révolution du Jasmin qui est née en Tunisie. J’ai été très fière de ces populations qui osent se soulever contre le diktat. Ces mecs qui sont au pouvoir depuis trente-cinq?ans, ça va! Il est temps de dire stop à ces mascarades, ces élections truquées, ces peuples privés de liberté de parole. Quand je vois la Chine où on ne peut pas se servir d’un ordinateur sans aller en taule, sans parler de la Corée du Nord, c’est incroyable.
Vous serez sur la scène de l’Arena le 21 mai. La Suisse, le public suisse, qu’est-ce que ça vous inspire?
Toute la beauté du monde. J’adore vraiment venir chez vous, surtout en automne. Il y a des lumières, des couleurs incroyables. Les vignes sont rouges, c’est magnifique. Les Suisses sont peut-être un peu trop neutres. Ils devraient mettre leur grain de sel quelque fois. Mais, contrairement à ce que l’on m’avait dit à l’époque, le public suisse est extraordinaire. J’ai beaucoup de souvenirs, notamment au Paléo. L’ambiance de ce festival est géniale. Ou encore dans cette salle incroyable, qui a brûlé je crois, où mes techniciens suaient pour monter mon vieux Bösendorfer sur plusieurs étages. Je ne me souviens jamais du nom, on aurait dit une cour de justice anglaise.
Le Victoria Hall?
Oui, voilà. Je cherchais ce nom depuis longtemps. J’adorerais y chanter à nouveau.
Après un parcours si atypique, à quoi rêvez-vous aujourd’hui?
A tout et à rien. Je n’ai aucun projet, je n’ai pas envie d’en avoir. Je vis, j’écris, je chante, je suis heureuse dans la nature, avec mes animaux, entourée des gens que j’aime et ça me va bien. J’ai peut-être un rêve bleu. Celui d’avoir un âne dans mon jardin avec mes poules, mes chats et mes chiens. J’en ai deux, en Provence, chez une amie. C’est merveilleux les ânes. Mais à Paris c’est plus compliqué, ça vous bouffe tout.