Etonnante Keren Ann, dont la mystérieuse beauté échappe aux tentatives habituelles de classification dont on use pour les pop stars. Silhouette élégante dans un registre déjà fort léché, la chanteuse de nationalité hollandaise (née en Israël avant de s’installer en pays batave puis en France) campe une auteure-compositrice-interprète parmi les plus attachantes de ces dix dernières années. A déguster sur scène ce soir au parc La Grange, en quintet guitares, clavier et batterie dans le cadre des Musiques colorées (lire ci-dessous).
Les premiers fans l’ont découverte en lettrée précieuse, offrant à la langue française avec l’album La biographie de Luka Philipsen un nouveau pan de musique plus proche de la pop anglo-saxonne. Talent soigné, génie pas vraiment précoce mais immédiatement reconnaissable. La suite, six albums au total de 2000 à 2011, verra une songwriter plutôt introvertie, manteau d’hiver et conversation romantique, présenter une autre facette aux quadras qui l’adorent: à mi-carrière, Keren Ann se mue en madone des boudoirs, mariant la frange à ras les cils avec la moue boudeuse d’une Françoise Hardy débutante.
Dans les pas de Vega
Musicalement, la comparaison s’impose avec Suzanne Vega, son aînée de 15?ans. Cette dernière avait fait son buzz entre 1985 et 1987, avec le tube Luka. Ambiance jazzy sur lit de country pop tournée en chanson d’intérieur. Après Suzanne Vega la New-Yorkaise d’adoption, Keren Ann à son tour invoque le puissant kaléidoscope culturel de la «Grande Pomme»: en résultera en 2004 l’album Nolita, du nom d’un quartier de la mégapole nord-américaine. Keren Ann au sommet de la pop intello. Qui ose en prime deux gambettes sensuelles sur la pochette noir et blanc accompagnant le disque. Très classe, branché ce qu’il faut mais pas trop.
Chanson pour Salvador
En même temps que Benjamin Biolay, Keren Ann avait appris la composition et l’écriture pour les autres, pour Henri Salvador et Chambre avec vue, gros succès qui a propulsé les deux jeunes auteurs. Dix ans nous séparent de ce premier haut fait d’armes doté d’une insolente jeunesse, dix ans pour aboutir au tout récent My Name is Trouble, ballade très seventies par le son rond, presque étouffé, des basses rebondissant sur un orgue vieille école. Toutes choses qui rappelleront, de même que la voix feutrée et caressante de Keren Ann, Suzanne Vega encore une fois.
Mais l’héritière de passer outre le modèle, qu’elle assume totalement par ailleurs. My Name is Trouble, «mon nom est problème»: le titre figure en tête de l’album 101, le dernier de la chanteuse: 101, comme le nombre d’étages que comporte la plus haute tour de Taipei, à Taïwan. Et 101 pour la valeur numérologique de son nom en hébreu. Soulever le capot de cet objet musical aussi rétro qu’avant-gardiste, l’ambiance est au polar. Du sang sur les mains, du sang sur le piano, dans le whiskey et sur le micro, tant et si bien qu’il finit par se mélanger avec le make-up. Rouges les lèvres, assassin le regard. Piégés, les couloirs ouatés du grand hôtel où la belle a élu domicile (Blood on my Hands). Mortelle, la musique de Keren Ann? Et terriblement sensuelle, avec ça!
Keren Ann, en concert au parc La Grange, vendredi 29?juillet à 20?h?30. Entrée gratuite.