A ma droite, Jack is Dead, trois solides musiciens vaudois moulinant du rock brut sur les scènes romandes depuis plusieurs années déjà. A ma gauche, un orchestre issu du Conservatoire de Téhéran, cinq virtuoses experts en matière de répertoire traditionnel persan, de radif et autres modalités savantes comme on en bichonne depuis des lustres au pays des mollahs tout-puissants…
Ces deux formations qu’a priori tout sépare jouent ensemble mercredi au Casino Théâtre. Au programme, les compositions des rockers patiemment réarrangées pour être interprétées par le trio comme par l’ensemble perse.
Casser les stéréotypes
A l’origine du projet, il y a Yves-Ali Zahno, chanteur et guitariste de Jack is Dead. Son prénom, à lui seul, indique déjà une rencontre. De mère iranienne, Yves-Ali est né en Suisse et porte deux cultures, occidentale et orientale. Il revient sur la genèse de ce programme présenté pour la première fois au Festival de la Cité, à Lausanne, où le groupe est en répétition…
«Faire jouer un orchestre iranien, c’est une idée que j’ai en tête depuis longtemps, explique Yves-Ali Zahno. La musique iranienne fait partie de mes racines. L’actualité du Proche-Orient n’a fait qu’accentuer mon envie de faire quelque chose: ce qui se passe aujourd’hui en Syrie, en Irak, c’est un même conflit récurrent, les mêmes mécanismes déjà présents lors de la Révolution iranienne de 1979. La même incapacité de se comprendre, que je retrouve au sein de ma propre famille…» Reste-t-il une place pour parler musique? Pour faire de la musique?
«L’Iran a beau être une théocratie, ses habitants sont fiers de leur culture ancestrale. Réarranger des compositions rock pour un ensemble traditionnel, c’était réactiver cet héritage. Pour le présenter autrement et casser les clichés.» Paradoxe de l’Iran: le gouvernement entend museler l’accès à l’internet, mais tous les Iraniens sont sur Facebook et MySpace, écoutent Metallica, c’est bien connu, mais aussi Arcade Fire et Sigur Rós.
Musiciens «classiques»
Un problème, tout de même: faire sortir les musiciens du pays. Dans un premier temps, il est question de réunir des rappeurs d’Iran et d’Israël. Manquaient les visas. «Je voulais également faire chanter ma mère et mes tantes. C’était une manière de faire la paix.»
Finalement, cinq professionnels, formés au répertoire persan comme au classique occidental, sont réunis pour donner cet «orchestre iranien» dont Yves-Ali rêvait. On retrouve ici le luth tar, les tambourins daf et dayereh, le tambour tombak, la flûte ney et la vièle kemantché. Pour les arrangements, Yves-Ali fera appel au fils de Mohammad-Reza Shajarian, immense vedette du chant en Iran.
«Les compositions de Jack is Dead, poursuit Yves-Ali, ont pour base la guitare et la voix, avec la gamme du blues. La musique iranienne a, elle, une large palette de couleurs, notamment avec le quart de ton. On a procédé par petites touches. Sans dénaturer le côté brut du rock, ni «orientaliser» à tout va. Les introductions, par exemple, appartiennent au radif, répertoire traditionnel que tous les étudiants du Conservatoire apprennent par cœur.»
Est-ce du métissage? Plutôt une rencontre et un échange. «Les musiciens iraniens s’intéressaient à la batterie, parce qu’il y a très peu de bons batteurs en Iran. Tandis que nous-mêmes, de Lausanne, avons découvert leur manière particulière de concevoir la musique: assis en cercle, tous concentrés sur l’écoute. Dans la musique de l’Iran, on passe très vite d’un extrême à un autre, on pleure très vite aussi. Il y a là une immense nostalgie. Ce qui n’empêche pas les Iraniens d’être rock’n’roll eux aussi!»
Jack is Dead & son orchestre iranien, en concert à La Bâtie, Casino Théâtre, me 14?sept à 21?h.