«Un jour je veux pouvoir dire à mon fils Luca que j’ai tout essayé pour lui. Même si je n’ai pas réussi. J’ai vraiment tout essayé. Je lui dois ça», dit Nicola Mongelli (41?ans), la voix chargée d’émotion. Ce directeur d’une chaîne de restauration a beau être un homme d’action déterminé, le drame vécu par son fils et sa famille laisse des plaies ouvertes. Le Tribunal fédéral lui a donné raison mardi contre la justice valaisanne. «Je remercie les 10?000?personnes qui ont signé une pétition, je me dis que ce n’est pas impossible de rouvrir ce dossier. Mais, honnêtement, je suis pessimiste sur le bon vouloir de la justice valaisanne. Quitte à confier l’affaire à un tribunal hors canton», dit-il, désabusé par une enquête bâclée.
L’affaire Luca… neuf ans déjà. Ce terrible 7?février 2002, les deux enfants de Nicola, Luca et Marco (7 et 4?ans) partent en promenade avec le chien Rocky dans la station de Veysonnaz. Une heure plus tard, leur mère, Tina, part à leur recherche. Elle suit le chien dans une clairière. Le petit frère lui montre un tas de neige. On retrouve Luca dessous. Inanimé, à moitié déshabillé, couvert de bleus et de griffures. L’enfant sera hospitalisé à Genève et restera trois mois dans le coma.
L’enquête est bâclée, constatera plus tard la commission de justice du Grand Conseil valaisan. «La police n’a jamais bouclé le secteur pour relever les traces. Ils ont prétendu plus tard qu’il y avait trop de traces», rappelle Nicola Mongelli avec son accent italien, chantant et rapide. Pour les enquêteurs, c’est vite vu, l’enfant a été agressé par le chien. «Rocky méchant», dit le petit frère sur le moment. Des experts mettent en doute cette version et expliquent que les traces sur le corps ne correspondent pas. Ils ne sont pas entendus. L’affaire est bouclée deux ans plus tard et le chien euthanasié.
Luca se réveillera miraculeusement du coma trois mois après l’agression. Juste au moment où les machines qui le maintenaient en vie sont débranchées sur conseil du corps médical. Le petit garçon martyrisé restera tétraparétique et aveugle. Il dit: «C’est un grand monsieur qui m’a poussé sur la neige.» Le juge Cottagnoud déclare alors à l’avocat: «Pousser, ce n’est pas pénal.» Un médecin enregistre sa déposition. Les parents le filment en train de parler de l’agression. Pas recevable pour le juge d’instruction. «Selon le pédopsychiatre, Luca avait subi des dommages cérébraux et sa déposition n’était pas recevable, dit Nicola Mongelli. Par contre, les pédopsychiatres en Italie estiment que les dégâts cérébraux n’ont pas affecté sa cognition et son intellect. Pourquoi, en Valais, voit-on toujours autrement? Pourquoi ne pas tenir compte de la version de la victime?»
Accepter de vivre
Pour la famille de Luca, l’attitude de la justice rajoute l’ignominie à l’horreur. Les parents sont certains qu’il s’agit d’une agression. Dans la station de Veysonnaz, ces propos passent mal. «Le village s’est fermé comme un hérisson. Pourtant je ne crois pas qu’il s’agissait forcément de quelqu’un du lieu, c’était peut-être un touriste, je ne sais pas. Ce n’est pas notre rôle d’identifier le coupable, c’est le rôle de la police, qu’elle fasse son travail!» Dans cette affaire, «il ne s’agit pas d’une bataille entre un Italien et les habitants d’une station valaisanne mais d’un enfant, de ses droits et de sa santé.» Il jure qu’il n’en veut pas au Valais. Pourtant, il ne peut s’empêcher de penser que «s’il ne s’agissait pas d’une famille étrangère, «ritale», les choses se seraient peut-être passées différemment.»
Nicolas Mongelli a de la peine à exprimer la souffrance endurée. «Le plus dur au départ a été d’accepter de continuer à vivre. Puis d’accepter de vivre avec cela. Votre petit garçon n’est plus là. Et puis il est de nouveau là, mais il ne pourra plus jamais jouer au football.» Nicola Mongelli n’est pas croyant. Pourtant, il avait prié au chevet de son fils en train de mourir. «J’ai demandé de pouvoir lui parler. C’est bête à dire, mais j’ai regretté après coup de ne pas avoir demandé plus.»
La famille déménage en 2005 près de Bari dans les Pouilles. «C’est un peu chez nous et puis l’Italie nous permettait de scolariser Luca dans une classe normale, il avait envie d’étudier, de développer son cerveau, il aime la littérature.» Chaque jour devient un combat pour la vie, l’amour, la dignité. Luca réclame des soins constants. Sa mère s’occupe de lui. Nicola reste en Suisse pour son travail. Cet ancien tenancier de restaurant dirige aujourd’hui une chaîne de dix-sept établissements. Une formidable réussite pour celui qui a commencé à travailler à 14?ans, immigré venu en 1991 en Valais pour y travailler une saison. «Je n’ai pas le choix, il faut faire face aux besoins de la famille», dit-il. Chaque week-end, il retourne en Italie auprès des siens. «Luca a terminé l’école obligatoire et il vient de commencer un lycée classique. Il adore le latin. La coordination des mouvements lui donne beaucoup de soucis, mais il est content. Il suit des cours de piano malgré les difficultés. C’est un battant, il nous donne de vraies leçons de vie.»
Le dessin qui parle
Parallèlement au combat familial, la bataille judiciaire continue. Marco, le petit frère de Luca, a dessiné en 2005 l’agression de son frère. On voit sur son dessin trois personnes en train de le frapper avec des bâtons. Une pièce qui permettrait de rouvrir le dossier, mais encore faut-il interroger Marco. Les parents évitent de trop en parler avec lui: «Il est nerveux quand on lui en cause, dit son père. C’est pas une jolie expérience qu’il a vécue, c’est quelque chose qui l’a traumatisé, sûrement à vie.» Pour évaluer le dessin, le Ministère public valaisan a voulu imposer trois experts , contestés par les parents Mongelli. Puis l’expert canadien Hubert Van Gijseghem a été mandaté seul. Pas la bonne personne, juge la famille, car il ne parle pas italien et ne pourra pas mettre l’enfant en confiance.
Le Tribunal fédéral l’a confirmé ce mardi: le spécialiste canadien «ne dispose pas des qualités requises pour mener à bien son expertise». Les parents proposent Ferruccio Bianchi, du service médico-psychologique de Lugano. Un expert neutre et qui pourrait parler à l’enfant dans sa langue maternelle. La justice acceptera-t-elle de l’engager et, sur cette base, de rouvrir le dossier? Nicolas Mongelli croise les doigts. «Il faut espérer, pour Luca et Marco, dit-il. Je regrette tellement de n’avoir pas fait recours en 2004. Mais Luca n’allait pas bien, on était tous à bout de nerfs.» Rouvrir l’affaire… ce ne serait pas le premier miracle d’une histoire où un enfant presque mort apprend le latin neuf ans plus tard.