«Ce n’était déjà pas facile de sortir de la rue. Alors là…»
Jean-Robert, Yves et les autres ont commencé l’année dans l’inquiétude. Logés à la rue Jean- Violette par Carrefour-Rue, ils doivent quitter les lieux, voués à la démolition, au plus vite. L’association est en passe de perdre quatorze de ses logements temporaires. De petits studios devenus souvent bien plus qu’un refuge pour ces démunis. Problème: la moitié des locataires n’a pas trouvé de solution. La plupart des structures d’accueil à Genève sont archipleines et les demandeurs toujours plus nombreux.
Perte de logements
Ces quatorze studios perdus par Carrefour-Rue s’ajoutent à la quinzaine d’autres dont l’association a dû se séparer l’an passé à la rue de Berne. Et ce n’est pas fini. Avec les travaux du CEVA, d’autres maisons passeront à la trappe. Des toits destinés à des personnes dans le besoin, n’ayant pas la possibilité de trouver un logement sur le marché. «Il y a six ou sept ans, ces pertes étaient compensées, explique Esther Alder, directrice de l’association et candidate Verte aux Municipales. L’Etat ou des privés nous attribuaient d’autres logements. Ce n’est plus le cas. La pression sur l’immobilier est telle que ces soupapes, et parmi elles le mouvement squat, n’existent plus.»
Face à ces logements en diminution, les demandeurs sont, eux, en augmentation. Toutes les structures de Carrefour-Rue affichent complet. L’association reçoit entre 10 et 15 demandes d’hébergement par jour. A la Coulou, foyer d’urgence pouvant accueillir vingt personnes, le tournus ne se fait plus. Les pensionnaires restent des mois, voire une année. Dit «d’urgence», le foyer n’est pourtant censé les accueillir que durant une courte période.
Les studios «d’urgence durable», qui permettent d’héberger des locataires le temps nécessaire pour qu’ils se remettent sur pied et trouvent un logement par eux-mêmes (comme à Jean-Violette), sont aussi tous occupés. «La suppression de ces 15 studios est dramatique pour ces personnes, poursuit Esther Alder. Vu leurs difficultés sociales et la crise du logement, elles n’arrivent pas à trouver d’appartement. Elles vont donc de structure en structure. C’est un stress énorme, qui nuit à leur capacité de trouver et de conserver un emploi. Tout le travail social effectué durant leur séjour est alors gâché.»
Foyers et logements complets
Mais Carrefour-Rue n’est pas la seule structure à la peine. La plupart des autres logements destinés aux démunis sont pleins eux aussi. C’est le cas de l’Unité logement temporaire (ULT) de la Ville de Genève. Ses septante appartements, qui accueillent quelque 150?personnes, sont tous pleins. Et comme Carrefour-Rue, le service est lui aussi confronté, certaines années, à la perte de logements voués à la destruction. Trente pensionnaires par an en moyenne parviennent à trouver un logis et quittent la structure. Une équipe des ULT s’occupe effectivement de rendre ces personnes «logeables» et les aide dans leurs recherches d’appartement.
Les deux abris de protection civile mis à disposition par la Ville, Vollandes et Richemont, sont eux aussi
pris d’assaut. Au 31 janvier dernier, on avait déjà enregistré 15?000 nuitées et 1000 pensionnaires différents. Les mêmes chiffres ont été atteints l’an passé, mais seulement à la fin de l’opération, soit au mois de mars.
Même situation de saturation à l’Armée du Salut. Fait rare, les 38 lits de l’accueil de nuit sont tous occupés depuis une semaine. «C’est inhabituel, d’autant plus que les abris PC de la Ville sont tous les deux ouverts», glisse une responsable. Le centre a récemment vu débarquer de nombreuses personnes d’origine africaine, détentrices d’un passeport espagnol ou italien. Dans les prochaines semaines, l’équipe ne s’attend pas à une baisse, mais plutôt à une hausse des arrivées, étant donné les événements survenant actuellement dans le monde arabe.
Chez Emmaüs à Carouge, les logements sont eux aussi archipleins. Au total, quarante-cinq hommes, femmes et enfants y logent, et les demandes ne cessent d’affluer. «La Maternité nous appelle plusieurs fois par semaine, explique François Passard, directeur d’Emmaüs Genève. Nous avons même enlevé les ordinateurs de notre pièce dédiée à la comptabilité et y avons installé un lit.» Ici, on travaille notamment sur la réinsertion avec un réseau de PME. Mais décrocher un contrat ne signifie pas toujours pouvoir quitter simultanément la structure d’accueil. «Trouver un appartement est plus difficile que trouver un emploi, poursuit le directeur. Nous devons donc faire un peu de pédagogie avec les autres compagnons afin qu’ils acceptent solidairement que l’hébergement soit maintenu durant cette période.»
La situation est la même dans les foyers destinés aux femmes. Au Cœur des Grottes, par exemple, a dû refuser quelque 500?personnes durant l’année 2010. «Nous avons même reçu trois hommes en trois jours, qui cherchaient un appartement. L’un d’eux n’avait aucun autre problème que celui du logement», raconte une responsable.
En dernier recours, l’Hospice général se charge de placer certains bénéficiaires de l’aide sociale, notamment les gens expulsés de leur appartement, dans une chambre d’hôtel. Actuellement, environ 200?personnes bénéficient de cette prestation, limitée à trois mois. Un chiffre toujours plus élevé en hiver qu’en été. Signalons que les foyers et appartements pour jeunes de l’Hospice, gérés par Infor jeunes, sont également complets.
Résultat de cette saturation des structures d’accueil: de plus en plus de personnes finissent par dormir dans la rue ou dans leur voiture, par exemple. «Il y a toujours plus de gens qui dorment dans les parcs, illustre Esther Alder. Par peur pour leur sécurité, d’autres ne dorment plus la nuit et attendent le jour pour aller se reposer dans des centres commerciaux.»
Le profil a changé
Comment expliquer cette hausse de personnes ayant recours aux logements pour démunis? D’une part, «par le taux de vacance extrêmement faible», analyse Philippe Bossy, directeur adjoint du Service social de la Ville de Genève. «La population ne cesse de croître mais on ne construit rien, poursuit Esther Alder. Dans le contexte actuel, ces gens n’ont aucune perspective d’accéder à un logement.» Autre phénomène: le profil de la personne démunie n’est plus le même qu’auparavant. «Nos compagnons sont de plus en plus jeunes, explique François Passard. Désormais, le précarisé, c’est nos voisins, c’est nous.» Et Philippe Bossy de préciser: «Actuellement, les expulsions sont rapides et quasi irrémédiables. Il est très dur de s’en remettre.»
Les services concernés voient aussi apparaître un nouveau type de demandeurs. «Certaines personnes souhaitent être logées en foyer d’urgence alors qu’elles n’ont pas de problèmes sociaux, mais juste des difficultés à trouver un logement, continue Philippe Bossy. Ces demandeurs sont hors profil.»
Pour que la situation des locataires du 34, Jean-Violette ne se reproduise pas, Carrefour-Rue souhaite qu’un «dispositif de logements d’urgence durable soit rapidement mis en place, explique Esther Alder. On ne peut pas attendre que les constructions se fassent. La situation se détériore à la vitesse grand V.»