En juin 2009, à la demande de l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur, l’écrivain Régis Jauffret est invité à couvrir le procès de Cécile B., meurtrière alors présumée du banquier Edouard Stern.
L’auteur de Microfictions est fasciné par ce qui se joue là et qui, pour lui, est comme un condensé de l’époque. Pour ne pas suffoquer, il va battre les pavés de la Vieille-Ville et traîner sur les quais. Il découvre que Genève est une ville morte le dimanche. Ce n’est pas faux. Sans doute, aussi, cherche-t-il un décor.
Celui que lui offre la ville est réducteur, trop figé en cartes postales. D’ailleurs, tout ou presque dans cette histoire se déroule dans des avions et dans des lits. S’envoyer en l’air est un remède idéal contre la réalité.
Son héroïne, Régis Jauffret l’a croisée au Palais de justice. Elle a le visage hâve et le corps mince. Pour être précis, elle n’est pas vraiment belle. Moins que son physique, c’est ce qu’elle déclare alors qui interpelle l’écrivain. Et cette inversion des rôles à laquelle il assiste incrédule.
Quelques mots de trop
La justice suit son cours, Régis Jauffret rentre chez lui. Lui, l’écrivain du «glauque dépressif», comme le qualifie Marc-Edouard Nabe, se laisse travailler par «l’affaire». Il se dit que seul le mensonge de la fiction peut répondre à l’énigme posée par le réel. C’est normal: il est romancier.
Comme un intrus intrigant, il se glisse dans sa peau à elle. Il veut la sentir de l’intérieur pour mieux ressentir celui qu’elle a aimé. Parce que, pour l’envoyé du Nouvel Obs’, ça ne fait guère de doute, c’est une histoire d’amour. Avec du fric, du sadomasochisme, du latex et une invraisemblable quantité d’armes. Une histoire d’amour moderne, donc. La collision entre deux névroses. Quelque chose de forcément «sévère». Ce sera le titre de son livre.
Régis Jauffret sait pertinemment que les mots et les armes tuent de la même façon. D’ailleurs, c’est pour quelques mots de trop – «Un million de dollars, c’est cher pour une putain» – qu’elle a brandi un revolver et logé une balle entre les yeux de son amant. Dans sa préface, l’auteur précise donc: «Personne n’est jamais mort dans un roman. Car personne n’existe dedans. Les personnages sont des poupées remplies de mots, d’espaces, de virgules, à la peau de syntaxe.»
Evidemment, ce n’est pas la mort qui pose problème. C’est la vie ou plus exactement les vivants. Il leur arrive d’être blessés. La littérature n’est pas inoffensive. D’où la préface qui avertit encore: «La fiction éclaire comme une torche.» Une arme à feu, oui. L’écriture de Jauffret dégaine ainsi tantôt le vrai tantôt le faux. Même dans la tête de Betty, la narratrice, il ne croise aucune certitude. Son style clinique, terriblement efficace, se charge en outre d’écarter toute forme de «parasitage» empathique.
C’est un roman sur la misère affective. Sur deux âmes mortes qui ne parviennent même pas à se rattacher l’une à l’autre. C’est le portrait d’une femme, aussi, qui serait toujours en décalage horaire. Face à elle se dresse un homme qui affronte la vie comme un enfant. Il peut aussi bien maltraiter un chat que verser des larmes sincères.
Il y a Eros et Thanatos, bien sûr. Il y a surtout l’effroyable banalité du monde. Laquelle ne peut se solder que par un geste effroyable qui, lui, n’a rien de banal.
Regis Jauffret a trouvé les clés littéraires pour pénétrer dans la tête de son personnage. Mais c’est pour constater, une fois sur place, qu’il n’y avait pas de résolution possible. Ce qu’éclaire la fiction, ce n’est pas le crime: c’est encore et toujours la fiction.
Sévère, de Régis Jauffret. Au Seuil. 161 pages.
Le début:« Je l’ai rencontré un soir de printemps. Je suis devenue sa maîtresse. Je lui ai offert la combinaison en latex qu’il portait le jour de sa mort. Je lui ai servi de secrétaire sexuelle. Il m’a initié au maniement des armes. Il m’a fait cadeau d’un revolver. Je lui ai extorqué un million de dollars. Il me l’a repris »
RÉGIS JAUFFRET
La littérature rêvait le monde. Elle suit l’actualité
Fiction et réalité
Si l’on met de côté Mort d’un banquier (privé) d’Alain Jourdan et de Valérie Duby, qui traite de l’affaire sous un angle journalistique, la fin tragique d’Edouard Stern a déjà inspiré trois œuvres de fiction. Latex (Seuil) de Laurent Schweitzer, Affaires privées, la pièce de Dominique Ziegler, et enfin le roman de Régis Jauffret.
Que la fiction s’inspire du réel, ce n’est pas nouveau. Ce qui a changé, en revanche, c’est la focale. L’art du roman s’est développé quand il a fallu «imaginer» le monde, au-delà des frontières connues. Avec le XIXe siècle et l’émergence des préoccupations sociales, la part du rêve s’est peu à peu réduite. Les auteurs se sont alors attachés aux faits ainsi qu’à la crédibilité psychologique de leurs personnages.
Désormais, c’est l’actualité qui semble primer. Et avec elle, le récit spectacle, qui fait moins cas de littérature que d’efficacité. Pour beaucoup d’auteurs, il ne s’agit même plus de transposer le réel – comme le fait Régis Jauffret ou Yannick Haenel avec Jan Karski – mais simplement de le restituer. C’est, par exemple, Catherine Millet qui expose sa vie sexuelle, Christine Angot qui utilise des personnages réels et fournit leurs noms, ou encore Frédéric Beigbeder qui narre sa garde à vue.
De l’univers, territoire des possibles, on est passé au nombril, qui tourne sur lui-même. Chacun est bien sûr libre de raconter sa vie. Mais alors il serait plus honnête de parler d’autobiographie ou de journal et d’effacer le terme «roman» des couvertures. LCh