Il s’agit donc d’un roman. D’une fiction destinée à contrer toute démarche interprétative et biographique. Emprunté à une didascalie du Hamlet de Shakespeare, Exit le fantôme est un titre qui, d’emblée, désigne la voie à ne pas suivre. Avec une habileté remarquable, Philip Roth laisse croire qu’il guide le lecteur vers les coulisses alors que son récit ne se déploie que sur une scène: celle de la littérature.
En jouant avec les champs de lecture, l’écrivain s’amuse là où ses personnages désespèrent. Et il y a effectivement de quoi désespérer: le corps est en bout de course, George W. Bush est en passe d’être réélu – nous sommes en 2004 – et le monde dans son ensemble est en proie à la déréliction. Toutes choses que Zuckerman, ce faux double de l’auteur né il y a trente ans dans L’écrivain fantôme, perçoit avec acuité même si ses capacités intellectuelles ne sont plus ce qu’elles étaient. Son cœur, en revanche, reste celui d’un séducteur impénitent…
La part mystificatrice
De retour à New York après un exil de onze ans dans un trou perdu, Nathan Zuckerman voit fondre sur lui passé, présent et avenir. Qui, tous, se manifestent sous forme de rencontres. Il y a tout d’abord Amy Belette, l’ancienne muse de son maître en littérature, E. I. Lonoff, aujourd’hui condamnée par une tumeur au cerveau. Il y a ensuite Billy et Jamie, ce couple avec qui Nathan envisage de faire un échange de domicile avant de tomber amoureux de la jeune femme. Enfin, le narrateur doit contrecarrer les projets de l’ambitieux Richard Kliman, ex de Jamie, autopromu détenteur de la postérité de Lonoff, sur lequel il s’apprête à écrire une thèse.
C’est un roman d’une incroyable noirceur. Qui dit ce qui plus jamais ne sera. Sans doute peut-on y lire les préoccupations de l’auteur: la vieillesse, l’obscénité de l’époque, la «dépossession» qui menace tout créateur. Mais juger l’œuvre à cette seule aune serait renoncer à sa part mystificatrice. A tout ce qui fait, justement, que nous sommes dans la littérature. Pour le rappeler, Philip Roth imagine notamment que son personnage imagine à son tour des dialogues. Et place cette phrase essentielle dans la bouche de Nathan Zuckerman: «Un roman ne prouve rien. Un roman est un roman.»
Qu’importe dès lors s’il est longuement question de George Plimpton, ce journaliste bien réel décédé en 2003. Ou si, dans telle ou telle confidence de Nathan, on croit saisir une vérité de l’auteur. Depuis toujours, la littérature se nourrit de la vie, mais elle n’est pas la vie. Et surtout pas celle de Philip Roth, qui ne cesse de manipuler cette Contrevie – l’un de ses chefs-d’œuvre – au prix de tous les ravissements mais aussi de toutes les équivoques.
L’essence de l’œuvre
Voilà pourquoi les clés que sème l’écrivain ne s’ajustent jamais tout à fait aux serrures proposées. On peut même douter des intentions de l’auteur de Tromperies lorsqu’il place sous la plume d’Amy, dans une lettre adressée au Times: «Dès que l’on entre dans les simplifications idéologiques et dans le réductionnisme biographique du journalisme, l’essence de l’œuvre d’art disparaît.»
On peut d’autant plus s’interroger que la vieille dame note plus loin: «Tout ce que l’écrivain construit, méticuleusement, expression après expression et détail après détail, est une ruse et un mensonge.»
Il y a bien sûr une part de coquetterie dans ce procédé qui consiste à désamorcer toute tentative d’interprétation. Mais ce qui demeure, c’est l’impressionnante maîtrise narrative – malgré une traduction pas forcément irréprochable – qu’a atteinte Philip Roth.
? Exit le fantôme, de Philip Roth. Gallimard. 329 pages.
La dernière valse de Nathan Zuckerman
Vie et mort d’un personnage
? C’est en 1979, dans L’écrivain des ombres (rebaptisé plus justement L’écrivain fantôme lors de sa réédition), que Philip Roth crée le personnage de Nathan Zuckerman. A l’époque, l’auteur américain, né en 1933, a déjà publié une dizaine de romans, dont le célèbre Portnoy et son complexe (1969).
Avec Nathan Zuckerman débute un cycle qui va comprendre 9 ouvrages, en comptant Exit le fantôme. Parmi eux, La tâche, paru en 2000 et couronné du PEN/Faulkner Award.
Grâce à son double de papier, Philip Roth dispose d’un moyen idéal pour s’immiscer dans ses propres fictions. D’où, parfois, la confusion – savamment entretenue par l’écrivain – entre la vie et le ressenti de Philip Roth et ceux de son personnage.
Confusion d’autant plus grande que Roth s’attache à semer des éléments autobiographiques dans nombre de ses romans (notamment dans Tromperies, longue suite de dialogues). De son héros récurrent, l’écrivain dit qu’il est comme «un œil» ou un «cerveau» (le chapitre IV d’Exit le fantôme, un dialogue fictif, est d’ailleurs intitulé «Mon cerveau»). C’est par son biais que Philip Roth observe l’histoire de l’intérieur, en laissant toutefois Nathan la vivre ou du moins l’imaginer.
Dans une interview accordée au magazine Les Inrockuptibles, l’écrivain explique pourquoi il a décidé de mettre fin à cette fructueuse «collaboration»: «Je préfère le finir lui plutôt qu’en finir moi. Je voulais qu’il meure avant moi, pour ne plus être tenté de l’utiliser dans mes romans.»