Qu’était-il arrivé à Paul Au ster? Depuis une décennie, le New-Yorkais, 63?ans, s’enfonçait dans d’opaques expériences au sein de son laboratoire littéraire. Au risque de se perdre dans le labyrinthe de la solitude, ses héros s’affublaient de destins toujours plus alambiqués. Derniers en date, un amnésique bloqué Dans le scriptorium , un insomniaque en fauteuil roulant pour Seul dans le noir . Pour Auster, l’existence devenait lugubre, somme d’impuissances d’autant plus rébarbatives qu’elles contaminaient la matière même de son écriture.
Ce serait oublier que le patronyme du romancier signifie aussi «huître» en allemand. Comme les mollusques, la bête s’ouvre et se referme au gré du lien élastique qui la retient à sa coquille. Une première crise avait clos la période des glorieux débuts, quand de la Trilogie new-yorkaise (1985) à M. Vertigo (1994), le ténébreux quadragénaire de Brooklyn s’ancrait dans le cœur des francophones, via la constance d’un éditeur arlésien et l’allégeance d’un fan-club enthousiaste. Rompant cette lune de miel, Paul Auster se lance en 1995 dans le septième art, passade amoureuse qui lui valut des bleus à l’âme autant que d’éphémères engouements.
Voir Smoke et Brooklyn Boogie , films foutraques à la dégaine charmeuse de réunions de potes (Harvey Keitel, Lou Reed et autres Jim Jarmusch). Voir Lulu on the Bridge et Le centre du monde , bides cérébraux sans appel, toujours coréalisés avec Wayne Wang.
De retour aux affaires littéraires, l’écrivain emprunte des voies tortueuses, rumine les soubresauts de la création, invente des systèmes aux rouages toujours plus abscons. La tragédie du 11 septembre 2001, qu’il contemple depuis sa terrasse, grippe en profondeur sa machine new-yorkaise. Alors que Paul Auster avait souvent disserté sur l’acte d’écrire comme une mise à distance de la souffrance, il subit l’outrage, se relève à peine.
«Les écrivains, comme les cinéastes, les peintres et les artistes, sont là non pour parler de politique mais de la vie intime de l’humanité», déclare-t-il. S’ensuit un cycle marqué par la désillusion, la perte, l’errance. Il se met en scène, brouille à peine les masques en bouleversant les lettres de son nom. Auster devient l’anagramme d’un personnage, Trause, dans La nuit de l’oracle ou Dans le scriptorium.
«Je voyais en lui l’idéal byronien de la beauté masculine. Une boucle noire lui était tombée sur le front et il tirait sur sa cigarette», plaide sa compagne, Siri Hustvedt, romancière elle aussi, dans Tout ce que j’aimais , en 2003. L’artiste et ses prises de tête n’en finissent plus de rebuter. Vient la surprise du printemps.
Au treizième roman, Invisible , Paul Auster renoue avec la lisibilité. Le héros d’ Invisible , Adam Walker, est «beau comme un Adonis». C’est un écrivain bien sûr, un poète, un homme qui met en scène sa propre vie. Si l’arsenal des masques se simplifie, il en convie surtout un nouveau. Celui de l’autodérision moqueuse et salutaire. L’huître a retrouvé sa perle.
? «Invisible», Editions Actes Sud, 293 pages .