Après lui avoir envoyé des dizaines de SMS, de lettres et autres carnets posthumes qu’elle détruisait ensuite, Joséphine Dard passe à l’acte et publie une biographie exemplaire. Frédéric Dard, mon père commence ainsi.
«Mes souvenirs les plus lointains remontent à notre bonheur à Gstaad.
Mon souvenir le plus douloureux, c’est mon enlèvement.
Mon souvenir le plus complice, c’est les lettres que tu me dictais.
Mon souvenir le plus tragique, c’est l’instant où tu es parti.
Mon souvenir le plus émouvant, c’est la mort de ton père.
Mon souvenir le plus joyeux, c’est Noël.
Mon souvenir le plus trash, c’est une soirée espagnole.
Mon souvenir le plus cocasse, c’est une nuit au commissariat. La liste est sans fin.»
Osez, osez, Joséphine… Méticuleuse, l’archiviste déballe documents et photographies rares, citations virtuoses et même articles parus dans la presse romande. Elle trie par époque, met de l’ordre dans le vrac des souvenirs. En ressort un personnage à la générosité éclaboussante comme un soleil, qui dit avoir traqué sa chance, l’avoir attrapée au fil de ses amours et de ses amitiés. Le voir ainsi quémander un dessin au jeune Philippe Geluck, se passionner pour le chanteur, alors débutant, Renaud honorer «sa béquille» Robert Hossein, recevoir en croyant à un gag un mot de Jean Cocteau, qui allait initier une longue correspondance. Toute une toile, souvent inédite, se dévoile, tel l’hommage de l’écrivain suisse Denis de Rougemont, fan de l’œuvre. Ou sa fervente complicité avec Mgr Pierre Mamie, ou encore ses visites régulières à son «maître», le géant Albert Cohen.
Au-delà du champion du calembour, Joséphine Dard brosse le portrait d’un créateur complexe, au tempérament d’une éblouissante humanité. Un écrivain qui avait sans doute créé son double fantasmagorique avec le commissaire San Antonio parce qu’il n’aimait pas sa propre apparence physique. «J’ai un conditionnement qui ne me paraît pas en rapport avec la marchandise. Je suis mal empaqueté…» constatait-il. Un être «qui faisait rire ses lecteurs et les rendait heureux» mais qui «était le plus souvent songeur, inquiet, tourmenté et finalement désabusé».
En conclusion, Joséphine Dard confie le plus précieux, un poème que son père lui avait écrit, à découvrir après sa mort. Lamento à Joséphine déborde d’amour paternel, s’excuse de son impuissance, sublime une dernière injonction, celle de vivre «le monde qui t’attend/Il piétine déjà devant ta porte/et je te deviens transparent». Une somme passionnante, où la gravité se dessine en creux. «Et surtout attention! Prenez bien garde en traversant la vie: un con peut en cacher un autre.» Un conseil qui, comme Frédéric Dard, reste d’une éternelle actualité…
«Frédéric Dard, mon père», Joséphine Dard, Ed. Michel Lafon, 191 pages.