«Un matin, c’était la première semaine de novembre 2009, dix heures venaient de sonner à l’église de la Croix-d’Ouchy, j’allais le long du quai, faisant le vide en moi pour encore plus de légèreté, soudain me frappa la vue d’un objet qui luisait à moitié découvert hors du sac de la promeneuse qui marchait devant moi. Je l’avais su à la seconde même: c’était la relique de M. de Sade.»
Lorsque cet événement se produit, lorsqu’il le situe par la voix de son narrateur, Jacques Chessex est déjà mort. Quand nous lisons ce passage, tout à la fin de son ouvrage paru cette semaine, l’écrivain a été foudroyé par une crise cardiaque au milieu des livres, au milieu d’une phrase, à la Bibliothèque d’Yverdon, le 9 octobre 2009. Il a 75?ans. Dans la journée, il a mis un point final à ce qui sera son ultime roman, Le dernier crâne de M. de Sade.
Comment ne pas être troublé par la dramaturgie des circonstances de ce décès? Par le thème de ce livre posthume: l’agonie de Donatien Alphonse François, marquis de Sade, écrivain, athée, obsédé par le sexe, qui s’éteint le 2 décembre 1814 à 74?ans, après onze années d’internement psychiatrique? Par ce crâne, subtilisé dans la tombe du «divin marquis» par un médecin fasciné, ce crâne qui pervertit, aliène et tue, dont Chessex narre les aventures comme un polar?
Interprétation diabolique
De plus, l’écriture est puissante, incisive, crue. Elle n’épargne rien. Et le registre dans lequel l’écrivain vaudois place son marquis de Sade est celui de la métaphysique. Jacques Chessex n’est jamais bien loin de Dieu. Ni du diable. Peu d’explications médicales ici, aucune interprétation psychanalytique de la perversion. Uniquement la possession par le démon: «(…) Une aura métallique, à la fois phosphorescente et brûlante, couleur de soufre et par saccades atrocement lumineuse, s’est mise à diffuser son éclairage autour de la masse du marquis affalé dans son fauteuil. Cage de luminosité comme une armure immatérielle, mais incontestablement diabolique (…).»
Le malin fornique jusqu’à son dernier souffle, souille, humilie, torture et «chie sur le crucifix et le fils de Dieu et Dieu le Père et toute la sainte escroquerie». La chair est corrompue, l’homme est mortel: «Au-dedans ce corps ruiné, la honte des viscères usés, des humeurs louchement infectées». Mais l’esprit se bat jusqu’au bout, insoumis: «Au-dehors une parole acérée malgré l’infirmité de la bouche, un regard d’azur pur sur les mensonges du monde.»
Au milieu du roman, rupture. Sade meurt. Pas son crâne. Il luit, irradie, ordonne, soumet, jouit. Le narrateur le suit – lui ou l’un de ses avatars – du bord de la tombe d’où l’exhume le docteur Ramon en 1818 jusqu’à ce quai d’Ouchy en novembre 2009: «Il court, il court, le vrai crâne. Le premier et le dernier.» On dirait que Chessex s’amuse, on voit ses yeux bleus sourire: «Et le crâne du marquis court. Qui l’enfermera à double tour?» Le narrateur le touche du doigt. Chessex meurt. Sa parole s’éteint sur ce vers d’Eichendorff: «Wie sind wir wandermüde – ist dies etwa der Tod? Comme nous sommes las d’errer! Serait-ce déjà la mort?»
? Le dernier crâne de M. de Sade de Jacques Chessex, Grasset, 171 p. Vendu sous cellophane et «réservé aux adultes».