LIVRE

«Le chapeau de Vermeer» dévoile la mondialisation au XVIIe siècle

Par ÉTIENNE DUMONT le 26.02.2010 à 00:00

Timothy Brook raconte comment fonctionnaient les échanges commerciaux vers 1650. Presque rien n’a changé depuis.

Une trentaine de tableaux à peine subsistent de Johannes Vermeer (1632-1675). Il s’agit d’icônes de l’histoire de l’art. Qui ne connaît «La Vue de Delft» ou «La jeune fille à la perle», qu’a réussi à populariser encore davantage le roman de Tracy Chevalier?

Ces toiles, au nombre de personnages restreint, mettent chacune des objets en évidence. C’est à partir de ces derniers que le sinologue canadien Timothy Brook a décidé de construire son livre «Le chapeau de Vermeer». Ils lui permettent en effet de raconter «le XVIIe siècle à l’aube de la mondialisation.» La Hollande dominait alors le commerce international.

Commencée par la découverte inattendue de l’Amérique en 1492, la mondialisation se profilait déjà au XVIe siècle. L’or du Mexique, ou du Pérou, renflouait ce tonneau des Danaïdes que constituaient les caisses espagnoles. Mais il faut admettre, avec Timothy Brook, que les choses sérieuses commencent en 1602, l’année où Genève repousse l’attaque savoyarde. Cette année voit le regroupement de différentes entreprises pour former la Compagnie hollandaise des Indes orientales, ou VOC. Celle-ci acquerra vite un pouvoir que pourraient lui envier bien des multinationales actuelles. Il s’agit d’un «Etat dans l’Etat», développant ses tentacules sur l’Asie depuis son quartier général de Batavia, aujourd’hui connu sous le nom de Djakarta.

Mais tout se révèle vite plus compliqué que ça. Seconde des sept histoires racontées, «le chapeau de Vermeer» en fournit la preuve. Arboré par un cavalier vu de dos, il s’agit d’un superbe feutre noir. Un matériau de cette qualité n’est fourni que par le poil de castor. Or, le castor, trop chassé, semble en voie d’extinction au XVIIe siècle dans les pays européens. Il faut aller le chercher chez les Indiens d’Amérique, ce qui oblige à créer des colonies afin de pratiquer le troc avec les Hurons ou les Algonquins. Le tout sous l’œil de pays concurrents. La petite Nouvelle-Amsterdam deviendra ainsi New York à la fin du XVIIe siècle. Prise de guerre anglaise.

La porcelaine orientale tient un grand rôle à l’époque, comme le prouve l’actuelle exposition des Collections Baur. «La femme à la lettre» de Vermeer montre ainsi, au premier plan, une jatte bleue et blanche, négligemment posée sur un tapis turc. Elle vient de Chine. Mais attention! Les Chinois eux-mêmes ne connaissent pas cette forme pansue. Ils ont créé ce modèle pour l’exportation. Au XVIIe siècle, les fours ont diversifié leur production. La demande indonésienne diffère de celle de la France.

Au départ, il s’agit là d’un produit de luxe. Mais très vite, des millions de pièces de vaisselle vont engorger les marchés européens. Les faïenciers hollandais vont réagir, créant le carreau de revêtement mural, qui n’a rien de chinois. Delft, où vit Vermeer, voit se développer d’immenses ateliers, occupant des milliers d’ouvriers. Là aussi, il s’agit d’exporter. Mais pas vers l’Est. L’un des marchés visés est la péninsule Ibérique, pourtant ennemie religieuse et politique. Le Portugal en tapissera des murs d’église et des façades. Ce sont les futurs azulejos.

Que refiler du coup aux Chinois, qui tiennent aussi bien le marché de la porcelaine que celui de la soie? Pas grand-chose. Ce qui les intéresse, c’est en fait l’argent. Le métal. Ils disposent bien sûr de mines. Seulement voilà! L’empereur les garde semi-fermées, histoire d’éviter l’inflation. Vendre permet de se procurer du numéraire à une époque où le billet de banque n’existe pas. «La femme à la balance» de Vermeer pèse des pièces qui serviront sans doute à acquérir des marchandises extrême-orientales. Et leur métal vient généralement de Potosi, en Bolivie.

Tout commerce n’est pas moral. Le lecteur découvrira ainsi les horreurs du Manille de l’époque, où l’on massacre des marchands chinois pour un rien. Il y a aussi l’esclavage. Empruntant à un tableau d’un disciple de Vermeer un petit Noir, Brook va nous parler de la traite. C’est la seule fois où l’historien canadien sacrifie au politiquement correct. Il évite de rappeler que, pour faire un esclave, il faut une guerre tribale en Afrique, des caravanes de marchands musulmans et des acheteurs européens travaillant pour le Nouveau-Monde.

Avec tout ça, le lecteur réalise que l’OMC n’avait pas eu besoin d’être inventée pour exister. Seule, la nourriture voyageait mal, à l’exception du poivre, du café ou du thé. Les Vénitiens avaient été les leaders en matière d’échanges au Moyen Age. Les Hollandais les remplaceront jusqu’en 1672. La guerre contre la France (1672-1678) fera alors le beurre des Anglais. Ceux-ci tiendront bon jusqu’à la fin du XIXe siècle. Ce qui leur a permis d’acquérir, au passage, un certain nombre de toiles de Johannes Vermeer…

Le livre est excellent. Il se parcourt facilement. Quelques données d’histoire, au départ, ne feront cependant pas de mal au public. Celui-ci sautera en effet sans cesse d’un continent à l’autre. Mais il y a suffisamment de pirates, d’or volé, de traîtrises et d’appétit de pouvoir pour avoir l’impression de lire un roman d’aventures.

«Le chapeau de Vermeer», de Timothy Brook, traduit par Odile Demange, aux Editions Histoire Payot, 301 pages.

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