Il n’y a aucune raison pour que la peinture, même ancienne, échappe au vedettariat. Cet automne sortent ainsi non pas un, mais deux pavés sur le Caravage. La compétition ressemble du coup au lancer du poids, version Jeux olympiques. L’album publié par Taschen se livre du reste sous emballage avec poignée, comme s’il s’agissait d’une valise.
Découvertes abusives
Tout, ou presque a déjà été dit sur Michelangelo Merisi (1572-1610), dit «le Caravage» parce qu’il était originaire de la petite ville lombarde de ce nom. Depuis l’exposition anthologique de Milan, en 1951, le peintre est redevenu une star dont le seul nom attire le public.
Du coup apparaissent régulièrement (en 2006, c’étaient deux toiles noirâtres dans une église de Loches) des œuvres données par certains au maître. Leur «catalogue raisonné» évolue donc considérablement, même si de nombreuses attributions retombent comme des soufflés. Il faut dire qu’à côté de tableaux depuis toujours attestés, certains ont vite l’air d’intrus.
Un faux artiste maudit
Deux auteurs se sont donc attaqués à l’image du Caravage, qui a fait depuis un demi siècle l’objet d’études d’archives portant également sur son entourage et ses commanditaires. Rodolfo Papa, qui signe l’album paru à l’Imprimerie nationale, comme Sebastian Schütze, qui a réalisé le «monstre» édité par Taschen, peuvent du coup dégonfler le mythe de l’artiste maudit. Le Lombard a très vite percé à Rome. Il a été aidé par un réseau de collectionneurs. Ses toiles refusées par des églises ont vite trouvé preneur au plus haut prix. L’homme a par ailleurs fait l’objet de protections aristocratiques. La marquise Sforza Colonna, qui ne s’intéressait nullement à la peinture, le comptait ainsi parmi «ses gens», ceux qu’il faut toujours tirer d’embarras. La tante du peintre n’avait-elle pas été nourrice chez elle, à une époque où les liens du lait sont presque aussi forts que ceux du sang?
Une nébuleuse
L’essentiel des deux gros volumes reste cependant voué aux reproductions des œuvres, présentées en rapport avec celles des principaux contemporains de l’artiste. Le caravagisme, qui se déploiera dans les années 1620 et 1630 et qui tentera jusqu’à des peintres catholiques hollandais, constitue d’ailleurs une nébuleuse. Beaucoup de suiveurs avaient du talent.
On regrette juste que les plus brillants d’entre eux, comme Orazio Gentileschi ou Bartolomeo Manfredi, ne fassent pas aussi un jour l’objet d’un «beau livre». Cela dit, ne boudons pas notre plaisir. Ces deux ouvrages, pensés et écrits grand public, se révèlent excellents. S’il fallait faire un choix, ce serait sans doute le Taschen, plus soigné sur le plan de l’illustration. Mais il coûte aussi plus cher...
? «Caravage», de Rodolfo Papa, aux Editions Imprimerie nationale, 336 pages. «Caravage, l’œuvre complet», de Sebastian Schütze, Taschen, 306 pages. Une intéressante exposition «Caravage-Bacon» se tient jusq’au 17 janvier à la Villa Borghese de Rome.