Mission impossible? Frank Giroud aime bien ce genre de défi. Quand il imagine le concept de Destins, une nouvelle série BD prévue en quatorze volumes, le scénariste français s’interroge. Comment publier autant d’albums en un temps restreint, de manière à tenir le lecteur en haleine? Et comment conserver son enthousiasme d’auteur sans diluer l’écriture des nombreux épisodes sur de longues années?
Une solution lui apparaît, lumineuse. Elle coïncide avec l’envie qu’il caresse depuis un certain temps de faire travailler ensemble différents scénaristes sur un même projet. Et si Destins s’inspirait du principe des séries télévisées américaines? Une écriture à plusieurs mains et un travail d’équipe à la réalisation. «Ma fascination pour des fictions comme Lost n’est évidemment pas étrangère à ce désir», explique Frank Giroud, de passage à Genève récemment.
Avec Le Décalogue, un monument de la BD, ou Quintett, autre série réalisée par divers dessinateurs, l’homme a l’habitude de jouer les chefs d’orchestre. Mais c’est la première fois qu’il devrait piloter un collectif de scénaristes, une expérience encore jamais tentée dans la bande dessinée francophone. Comment procéder?
«Au départ, j’ai donné à chacun des intervenants – treize au total avec moi – un résumé extrêmement succinct de chaque tome, une simple phrase souvent, en leur précisant qu’ils pouvaient même proposer tout à fait autre chose que ce que je leur suggérais. L’essentiel étant qu’ils commencent là où finissait le volume précédent et qu’ils concluent leur récit là où commençait le suivant.»
Séminaire d’écriture
Si la trame générale imaginée par un Giroud responsable du premier et du dernier album de la série ne va pas fondamentalement changer avec l’apport d’autres scénaristes, les rebondissements vont se révéler multiples. «Après que chacun a rédigé un embryon d’histoire, j’ai lu l’ensemble des synopsis et j’ai pointé les incohérences. Pour finaliser l’ensemble, j’ai organisé un séminaire de deux jours où nous nous sommes retrouvés afin de tout mettre à plat.»
Durant cette réunion, Giroud et son team d’auteurs définissent les caractéristiques de chacun des héros de Destins de façon très précise. Ils planchent sur le physique de l’héroïne, Ellen Baker, une jolie rousse, mais également sur sa personnalité d’ancienne criminelle reconvertie dans l’humanitaire. «Il fallait décider comment elle allait s’habiller, se coiffer, si elle était végétarienne, athée, impulsive, rongée ou non par la culpabilité… On a procédé de même pour tous les personnages. Sur cette base, chacun a réécrit son synopsis.»
Banque de données
Avant même que le premier dessinateur de Destins ne se penche sur la première case du premier album, tous les scénarios ont été bouclés. «Nous avons travaillé les treize de conserve, précise Virginie Greiner, Madame Frank Giroud au civil, une des participantes du projet. Il y avait une date de rendu final de manière à ce qu’on puisse se relire les uns les autres afin de regommer les incohérences qui pouvaient réapparaître.»
En cas de doute, les auteurs de Destins pouvaient se référer à une bible scénaristique créée par Giroud sur un site Intranet. Démarche identique pour les dessinateurs, disposant au même endroit d’une charte graphique des personnages et des décors. «Les 26 participants avaient toute latitude d’aller piocher dans cette banque de données.»
A l’arrivée, Destins apparaît comme une expérience probante. Les trois premiers volumes viennent de paraître. Les deux suivants sont annoncés pour juin et le quatorzième et dernier pour janvier 2012. Une aventure rondement menée.
«Destins», dirigé par Frank Giroud. Tomes 1 à 3 disponibles. Editions Glénat.