Comme il existe des magiciens du son capables de redonner la pêche aux Beatles, il y a des sorciers de l’image, experts dans l’art de raviver les couleurs des grands classiques de la bande dessinée. Là où les premiers «remasterisent», les seconds réinvestissent planches et cases à l’aide d’une technologie numérique éblouissante.
Après ceux d’Hergé, d’Uderzo, de Peyo ou plus récemment de Tillieux, c’est au tour des albums de Cosey de bénéficier de cette opération de chirurgie esthétique qu’autorise un traitement à l’ordinateur. La preuve avec une intégrale en cinq volumes, qui reprend les quatorze livres de cette série née en 1977.
A la lecture du tome 1, paru ces jours, le bédéphile ressent la même impression que l’audiophile lorsqu’il écoute les galettes retravaillées des Fab Four de Liverpool: un sentiment de netteté, de pureté, que ne possédaient pas les versions précédentes. Comparaison faite avec les éditions originales, les couleurs de ces «nouveaux» Jonathan s’avèrent plus lumineuses, plus chatoyantes.
Rien de révolutionnaire cependant qui justifie l’achat de cet élégant ouvrage de quelque 180 pages destiné à un public qui ne connaît pas encore les aventures de Jonathan. Alors pourquoi craquer pour ce pavé présenté sous une couverture «inédite», qui permet à Cosey – à plus de trente ans d’écart – de revisiter l’image de Une de Souviens-toi Jonathan?
Un rêve d’enfant
Pourquoi? Mais à cause du somptueux dossier qui introduit l’album, pardi! Une trentaine de pages de documents inédits ou peu connus dans lesquels l’auteur vaudois dévoile pêle-mêle croquis, aquarelles, illustrations, recherches graphiques et photos de voyage. Là, pour le coup, cette intégrale apparaît indispensable.
D’autant plus que Cosey s’y livre aussi, parlant notamment de sa passion pour la bande dessinée, un rêve d’enfant qui ne l’a jamais quitté. «J’ai pensé à la peinture et à la littérature, mais la BD est toujours restée fondamentale.»
Entamé dans l’atelier de Derib, son maître à dessiner, Jonathan ne devait pas durer. «Lorsque j’ai réalisé le premier album, je pensais qu’il s’agirait d’un one-shot. Et puis, une fois ce travail fini, le rédacteur en chef du journal Tintin m’a demandé «A quand la suite?». J’ai accepté l’idée et commencé à penser en termes de série.»
A son personnage fétiche, qui doit son prénom à Jonathan Livingstone le Goéland, le roman de Richard Bach, Cosey va conférer ses passions et son apparence physique. «Jonathan, c’était mon autobiographie imaginaire. Une sorte de moi fantasmé, une version améliorée. Il est assez idéalisé. Il a plus de qualités que de défauts alors que je maintiens, au mieux, un équilibre.»
Dans l’intégrale, une photo montre l’auteur dans ses jeunes années. Un sosie de Jonathan. Avec le temps, la ressemblance s’est estompée. Ce qui n’empêche pas certains lecteurs d’entretenir la confusion. Au récent festival BD-Fil de Lausanne, l’un d’entre eux chuchotait à son fils, entre deux dédicaces: «Tu vois, ce monsieur, c’est Jonathan.» Lapsus révélateur…
«Jonathan», intégrale tome 1, par Cosey. Ed. Le Lombard
Jonathan, un héros de papier que Cosey a bien connu
Pour parler d’un personnage, rien ne vaut le point de vue de son auteur. «A l’époque où je fréquentais Jonathan», écrit Cosey, «nous approchions tous les deux de la vingtaine, et s’il est vrai qu’il n’avait rien d’un héros de BD, je ne ressemblais guère à l’idée qu’on se fait d’un dessinateur.» Paru en 1977 au dos du premier album et repris in extenso dans l’intégrale, ce texte permet à Cosey de présenter Jonathan comme un ami disparu, dont il va continuer l’histoire en dessins. Un procédé original et astucieux, qui donne de la substance et un passé à un héros de papier.
«Nous partagions un goût immodéré pour la pratique du ski et de la moto de trial, la lecture des Vèdas – livres sacrés de l’Inde –, Carl Gustav Jung et Woody Allen, ainsi qu’une quantité glorieuse de BD.» Sur les traces de Jonathan, Cosey va d’abord voyager dans sa tête. Passionné par la montagne, la neige et les philosophies orientales, le dessinateur vaudois se retrouve au Tibet… sans quitter sa planche à dessins. Jonathan y bourlingue, lui, comme expédié en éclaireur. «On l’avait retrouvé épuisé, affamé, à la frontière du Tibet et du Népal», écrit encore Cosey.
Signées Alexandra David-Neel, Giuseppe Tucci, Sven Heding et Michel Peissel, les photos du Tibet dont dispose Cosey ne lui suffisent bientôt plus. «J’ai eu envie d’aller me constituer ma propre documentation», raconte l’auteur dans l’intégrale. Deux personnes lui parlent du Ladakh, une province tibétaine alors inconnue, sous protectorat indien. Cosey s’y envole.
De ce périple, il garde des souvenirs marquants, comme le dalaï-lama croisé sur place, mais aussi, «au même moment» comme on dit dans les BD, la mort de Mao.
Ce premier voyage sera suivi par de nombreux autres, manière pour Cosey de donner aux tribulations de Jonathan
une véracité inimitable.
«Aujourd’hui, je m’amuse toujours à glisser dans ses aventures quelques anecdotes vécues au cours de mes voyages.» Installé à la montagne, dans les Alpes vaudoises, Cosey songe souvent au Tibet. «C’est la pénurie de documents qui m’a poussé à voyager, mais j’aime penser que c’est Jonathan qui m’a appelé depuis là-bas. Il a eu pitié de moi!»
Ph.M