livre

Annie Saumont, reine de la bonne nouvelle

Par ÉTIENNE DUMONT/PARIS le 10.04.2010 à 00:04

La dame ne donne que des textes courts et souvent grinçants. Rencontre.

C’est au cinquième . «Sans ascenseur», est-il précisé dans la lettre. Les marches de bois tournicotent. Le visiteur espère juste que ce sont les bonnes. Trois escaliers virevoltent dans la même cour d’immeuble du vieux Marais. Un labyrinthe de paliers anonymes. A Paris, plus personne n’indique son nom à côté de la sonnette.

Premier miracle, c’est bien là. Seconde surprise, l’écrivain annonce la couleur: SAUMONT. Une toute petite dame de 83?ans ouvre la porte. C’est Annie
Saumont, qui vient de sortir Encore une belle journée. «Je vous attendais.» Le visiteur n’a plus qu’à entrer dans l’immense pièce à tout faire, où la table voisine avec l’ordinateur et la cuisinière. «Ça doit faire trente ans que je vis là. Avant, j’habitais en banlieue.»

Espagnol et anglais

On cite toujours Annie Saumont comme la «reine de la nouvelle française». Un genre qu’elle pratique depuis toujours, parce qu’il lui convient. «On dit que je suis devenue écrivain après avoir été traductrice. C’est faux», poursuit autour d’une tasse de café cette femme aux cheveux blancs tout courts et en pantalon. «A 6?ans, je savais que je voulais écrire. Il fallait m’en donner les moyens. J’ai opté pour le plus proche.»

Durant toute sa carrière, Annie a donc transcrit les autres. «Il n’y avait pas de filière, de mon temps, pour devenir traductrice. J’ai passé par une maîtrise de lettres modernes.» Anglais et espagnol. «L’espagnol ne m’a pas beaucoup servi.» Avec l’anglais, mon interlocutrice a en revanche connu de nombreux succès. «Au départ, on m’a donné un chapitre de John Fowles. Nous étions trois en lice. C’est ma version qui a été préférée.»

Un genre jugé mineur

Annie est ainsi devenue la traductrice attitrée de Fowles. «On a fini par bien s’entendre.» Son adaptation la plus connue, la plus souvent reprise, reste pourtant celle de L’Attrape cœur de J.?D. Salinger, récemment décédé. «Je lui ai envoyé le livre en français. Pas de réaction. Je lui ai écrit. Il ne m’a jamais répondu. Salinger était comme ça.»

Ses propres ouvrages, Annie a eu du mal au début à les caser. «La nouvelle est un genre qui passe mal en France. Pour les éditeurs comme pour les lecteurs, il s’agit d’une chose mineure. Si un écrivain donne un livre d’histoires courtes, il le glisse entre deux gros romans en le présentant comme une récréation.» Le scénario se révélait donc toujours le même. Un éditeur acceptait un recueil de nouvelles d’Annie, «puis il me demandait un roman». Au début, notre amie cédait. Elle en a ainsi écrit six, tous reniés depuis. Notons qu’ils figurent cependant dans sa bibliothèque…

Un temps fort

Mais qu’est-ce au fait qu’une histoire courte pour Annie Saumont, qui se contente souvent d’une dizaine de pages? Un temps fort. Un événement, souvent brutal, fait basculer une vie banale. L’auteur semble donner ainsi une voix à ceux qui parlent peu. Ceux qui appartiennent à ce qu’on appelle aujourd’hui «la France d’en bas».

«Je ne vois pas les choses tout à fait ainsi», répond l’intéressée, qui avoue malgré tout consommer les faits divers et se documenter. Pourquoi donc? «Parce qu’il n’y a pas de place pour les moments creux dans une nouvelle. Il me faut donc un point de départ très fort.» Annie poursuit alors sur sa lancée. Cela marche ou cela ne marche pas. «Au temps où je tapais à la machine, j’avais une fourre pour les «Débuts» en attente d’une conclusion que je ne trouvais jamais.»

Couper dans le texte

Quand c’est fini, Annie élague. «Le difficile, c’est de savoir quoi ôter.» Mais pour elle, une nouvelle possède quelque chose de lacunaire. «Le lecteur doit participer. Il lui faut compléter.» Y a-t-il du coup autant de nouvelles qu’il y a de gens à la découvrir? L’idée fait sourire Annie Saumont. Elle l’aime bien. «Ma foi, peut-être.»

Il s’agit ensuite de composer un recueil. «Tous les deux ans, Julliard, chez qui je me sens bien, m’appelle. Je regarde ce que j’ai donné pendant ce temps. Je regroupe. J’écarte. Jamais deux récits écrits à la première personne l’un après l’autre. Certaines histoires s’intègrent mal. Je les garde pour une autre fois.»

Lue dans les écoles

Le style d’Annie Saumont, avec ce trop-plein de mots qui semble vouloir faire éclater certaines phrases, est devenu son image de marque. «Je pense qu’à un certain moment, tout écrivain trouve son style.» Mais cela ne gêne-t-il pas, lorsqu’il faut traduire l’ex-traductrice? Pas vraiment. «J’ai été adaptée en allemand, en anglais, en espagnol. On me demande une anthologie en Argentine. Il me faudra choisir parmi mes 250-300 nouvelles, dont beaucoup me sont sorties de la tête.» Il existe une version chinoise d’Annie, une en thaï, une en polonais. «Ce que cela donne? Aucune idée.»

Les nouvelles ont aussi du bon. Annie se voit souvent invitée en résidence pour écrire. «J’ai été jusqu’en Nouvelle-Zélande.» Les maîtres d’école l’affectionnent. Elle se révèle parfaite pour les cours. «Flammarion m’a éditée à l’intention des écoliers.» Souvent, notre octogénaire passe dans des classes afin de discuter avec les jeunes. «Je termine en leur lisant un texte inédit. Un excellent test.» Un retour aux sources aussi. Cette Normande de Cherbourg avait une mère institutrice. «Et un père aux chemins de fer!»

«Encore une belle journée», d’Annie Saumont, aux Editions Julliard, 191 pages.


Les «Mariages» selon Jacques A. Bertrand: brefs, mais cocasses

L’auteur de «Les autres, c’est rien que des sales types» revient avec 17 petites histoires.

Il écrit maintenant depuis vingt-huit ans. Né en 1946, Jacques A. Bertrand s’est ainsi fait une spécialité de l’historiette. Quelques pages lui suffisent pour émouvoir, et surtout faire sourire. De nombreux prix, eux aussi mineurs, ont d’ailleurs couronné son œuvre.

L’Ardéchois revient aujourd’hui avec un livre dont les anecdotes parlent toutes de mariage, au sens large du terme. Il s’agit en effet d’unions parfois éphémères, voire illusoires.

Le ton reste léger. Bertrand n’appuie jamais la note, même si «Mariages (presque)» finit par une mort d’homme, et si la malheureuse héroïne de «Mariage au cap Gris-Nez» finit en prison. L’auteur a envie, comme ça, de ne pas y toucher. C’est son charme. Sur la couverture, une abeille est du reste en train de butiner. E.D.

«Mariages», de Jacques A. Bertrand, aux Editions Julliard, 154 pages.

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