Fer de lance du rock progressif avec Genesis, groupe qu’il fonde en 1969 et quitte en 1975, puis grand inventeur de la pop mondialisée, avec un large coup d’œil sur la world music (il a notamment lancé la carrière internationale de Youssou N’Dour), Peter Gabriel, 59?ans, dont quarante consacrés à la scène, est une de ces figures presque hiératiques dont la pop a nourri la légende.
Musiques de films, projets multimédias, spectacles: on peut s’attendre à tout avec Peter Gabriel. On l’oublie durant de longues périodes – il travaille lentement. Huit ans après Up, son blaze de moine romantique ressurgit sans crier gare: Peter Gabriel livre un nouveau disque studio, constitué uniquement de reprises pop. Où le vieux Heroes de David Bowie et Philadelphia de Neil Young côtoient les récents My Body Is A Cage d’Arcade Fire et Street Spirit (Fade Out) de Radiohead.
L’album Scratch My Back («Gratte mon dos») est conçu comme le premier volet d’un aller-retour avec les artistes qu’il reprend. Le second, I’ll Scratch Yours, verra les Bowie et consorts reprendre à leur tour des titres de Peter Gabriel.
Faire du neuf avec du vieux, panne d’inspiration? Ce serait considéré l’exercice de la reprise, le cover en anglais, comme simple pis-aller. Ce qui détermine la réussite d’une reprise, c’est d’une part une identité vocale forte. Lorsqu’Eddy Mitchell reprend Over The Rainbow en français, pour l’album de reprises Grand écran, le chant est reconnaissable d’emblée. D’autre part, on aura soit un son maison – le rocker Marilyn Manson faisant de Hit Me Babe One More Time de Britney Spears un autre rock bien lourd. Soit, au contraire, une démarche originale. C’est le cas de Tori Amos, métamorphosant des thèmes énergiques (Depeche Mode notamment) en ballades intimes pour Strange Little Girls, en 2001. Plus radicales encore, les reprises de Nouvelle Vague resservent Cure, U2, Police et Soft Cell avec des voix de femmes sur fond d’instrumentations folk ou bossa. C’est, enfin, l’option choisie par Peter Gabriel qui a transformé des chansons pop, à l’origine jouées avec basse et batterie, en partitions pour orchestre classique.
Pathos de cinéma
« We can be heroes/Just for one day… » Le refrain bien connu figure parmi les tubes de David Bowie. On se rappelle d’un rock dansant à l’élégance synthétique. Avec Peter Gabriel, le thème est propulsé par des cordes de cinéma. Dramatique, déchirant. Ainsi ira le 8e album du grand maître de la pop. On l’a connu électrique? Le voici mélancolique. L’excès de pathos guette. D’aucuns diront qu’il déborde ici plus que de raison.
Scratch My Back a ceci de bluffant qu’il construit ses propres références: l’usage de l’orchestre (délicates anches sur The Boy In The Bubble) s’articule parfaitement avec le chant lent et dépouillé de Peter Gabriel, exception faite de passages plus proches de la musique de film dégoulinante que d’un réel effort de création. Pour le reste, le nouveau Gabriel prend aux tripes.
Peter Gabriel, «Scratch My Back», CD EMI. Sortie le 12 février.