Musique

Keith Jarrett, «Testament» d’un génie

Par LUCA SABBATINI le 03.10.2009 à 00:02

Bouleversant, le nouvel album solo du pianiste aurait pu être son dernier.

Un homme face à son piano. Sans partition, sans thème, sans filet. Face au vertige du vide, qui seul peut engendrer le plein. Depuis trois décennies, Keith Jarrett, 64?ans, pratique l’art périlleux de l’improvisation absolue. Un art d’équilibriste, où l’effort mental requis par la création instantanée frise l’insensé. Le public, parfois, ne comprend pas les coups de gueule du pianiste, son exigence de silence, son besoin de respirer à l’unisson avec ceux qui l’écoutent. C’est que la beauté a un prix: la solitude de l’un pour la communion des autres. Un prix que Keith Jarrett paie dans son dernier album, Paris/London - Testament.

Musicien secret, fuyant les interviews, le natif d’Allentown, Pennsylvanie, se livre pour une fois à un exercice auquel il est peu coutumier: la confession. Un texte de sa plume (en anglais, sans traduction française) occupe cinq pages dans la pochette de l’album. Keith Jarrett y raconte comment ces concerts enregistrés à l’automne 2008 à Paris et Londres ont pris forme.

Musique des sphères

C’est le récit, bouleversant, d’un homme seul, abandonné par son épouse, en proie au doute, affaibli par une maladie rare appelée «syndrome de fatigue chronique», miné par des douleurs physiques insoutenables (après le concert londonien, il devra faire soigner ses mains). Un homme n’ayant plus rien à prouver, mais qui veut aller jusqu’au bout de son art, peut-être pour la dernière fois. Ces concerts allaient «soit m’aider à survivre, soit précipiter ma fin», écrit Jarrett.

Le matériel retenu pour le triple album n’a pas de nom. Aucun standard (Over the Rainbow figurait pourtant en bis à Londres), juste de la musique inventée dans l’instant. Les improvisations s’intitulent Part I, Part II, etc. Huit à Paris, douze à Londres. Deux heures trente de création parfaite de la première à la dernière note. Comme si elle existait de toute éternité dans un autre espace-temps dont Keith Jarrett connaîtrait seul l’accès. Musique des sphères qui vient illuminer notre monde trop carré.

Salle Pleyel, le 26 novembre 2008, la soirée s’ouvre dans une atmosphère hallucinée. Les arpèges vaporeux, le flux tendu, le lyrisme continu évoquent la musique postromantique de Scriabine ou Schönberg, avec parfois une touche latine. Paris Part IV, en revanche, semble sortir tout droit d’un concert d’avant-garde. Lignes brisées, rythmes irréguliers, textures éclatées: la tension menace d’exploser à chaque seconde, comme s’il fallait évacuer un trop-plein d’énergie.

Contrepoint de douleur

Au Royal Festival Hall, quelques jours plus tard, le pianiste rumine d’abord une humeur sombre et désespérée. Coupée au rasoir, la mélodie tourne sur elle-même sans fin. Couchée sur le papier, cette musique-là passerait pour le grand chef-d’œuvre ultime d’un compositeur majeur. Les râles de Keith Jarrett, signature sonore inimitable, se font ici encore plus intenses et pathétiques, véritable contrepoint de douleur.

Après pareille introduction, où aller? Le pianiste hésite sur un sentier aux voies qui bifurquent. Ici expérimental, là limpide comme un Lied de Schubert, ailleurs habité par une folie rythmique obsessionnelle. Alors que le set parisien n’évoquait la musique afro-américaine que par allusions, comme un monde d’innocence perdue, le concert londonien se conclut sur une envolée bluesy digne de Facing You, premier album solo du génie. La boucle est bouclée, le Testament achevé. Vraiment? Keith Jarrett jouera en solo le 16 octobre prochain à la Tonhalle de Zurich. Tout n’est pas perdu.

Keith Jarrett, «Paris/London - Testament», 3?CD ECM/Phonag.


Quarante ans d’explorations musicales au disque

A la fois pluriel et toujours égal à lui-même, Keith Jarrett a laissé, en plus de quarante ans de carrière, de très nombreux jalons discographiques. Tout jeune et paré d’une coupe afro, le pianiste brille d’abord aux côtés du saxophoniste Charles Lloyd. Enregistré au Festival de Monterey en 1966, Forest Flower, l’un des disques de jazz les plus vendus de l’histoire, donne à entendre un improvisateur fougueux mais déjà parfaitement maître de ses moyens.

Après une escapade chez Miles Davis, 1971 voit l’enregistrement à Oslo de Facing You, premier album solo du pianiste pour ECM. Un chef-d’œuvre qui n’a pas pris une ride. Keith Jarrett monte alors deux quartets, l’un américain, l’autre européen, avec le saxophoniste norvégien «planant» Jan Garbarek, qui connaît un immense succès dès son premier disque, Belonging.

Le pianiste a tout juste 30?ans quand sort le carton planétaire qui fait de lui une star: le fameux Köln Concert. Ses gémissements, son toucher sensuel, sa pensée musicale aux circonvolutions infinies restent magiques.

Au début des années 80, Keith Jarrett forme avec Gary Peacock (contrebasse) et Jack DeJohnette (batterie) un trio qui revisite avec génie les standards du jazz. Le double album Still Live (1986) les cueille au sommet.

Récemment, Keith Jarrett a multiplié les apparitions en solo dans des salles prestigieuses. Vienna Concert, Carnegie Hall Concert, ou La Scala, aucun de ces albums ne laisse indifférent.
(ls)

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