entretien

Julian Assange: «Les pressions renforcent ma volonté»

Par Yannick Van der Schueren et Tristan de Bourbon le 10.01.2011 à 07:52

Julian Assange, l’enfant terrible de WikiLeaks, prépare sa défense dans un manoir perdu dans la campagne anglaise. Rencontre exclusive avec un homme soumis à des contrôles «absurdes».

On l’imaginait à toutes épreuves. Or, c’est un Julian Assange terrassé par la grippe que nous avons rencontré ce week-end dans la campagne anglaise, où il est assigné à résidence depuis bientôt un mois. A trois jours de l’audience qui se déroulera demain à Londres – afin de fixer la date de son procès concernant son extradition en Suède pour «sexe par surprise» –, l’homme par qui la tempête diplomatique planétaire est arrivée a accepté, pour la Tribune de Genève, de lever un coin de voile sur les zones d’ombre qui entourent sa vie et ses activités.

- La rumeur court que vous avez déposé une demande d’asile politique en Suisse…
- Non, je ne l’ai pas fait. Et je ne peux pas vous dire si je vais le faire ou non. Ça fait partie des engagements liés à ma liberté sous caution, tout comme le fait de ne pas quitter la Grande-Bretagne.

- A terme, la Suisse pourrait-elle vous abriter avec vos activités?
- Nous sommes en train de réfléchir au pays le plus approprié en matière de sécurité, pour moi et mes équipes. Rien n’est arrêté. La Suisse reste une possibilité; d’ailleurs, notre principal nom de domaine est un «.ch». Malgré les fortes pressions, la société Switch, qui gère les noms de domaine chez vous, a tenu bon. En revanche, PostFinance n’a pas résisté et a annulé la possibilité d’utiliser mes comptes. Nous n’excluons pas non plus l’Australie, qui a radicalement changé de politique suite à la forte réaction des citoyens face à la décision du gouvernement de me retirer mon passeport et de m’attaquer en justice.

- Est-ce que WikiLeaks fonctionne normalement en ce moment?
- J’ai quelques collaborateurs avec moi au manoir, mais je ne peux pas vous dire combien. En revanche, excepté quelques interruptions liées à mon incapacité à me déplacer et aux moyens de communication limités dont nous disposons, on travaille pratiquement comme avant.

- Comment vivez-vous votre assignation à résidence?
- Honnêtement, je ne serais pas contre un peu de soleil et plus de liberté. J’aime voyager, je me sens donc un peu comme un oiseau en cage. Mais je n’ai pas à me plaindre de l’environnement ni des habitants, fort sympathiques, qui me témoignent régulièrement leur soutien.

- Et s’agissant du port d’un bracelet électronique?
- C’est totalement aliénant et absurde. Actuellement, je ne suis accusé de rien, ni au Royaume-Uni ni en Suède. Je ne comprends pas pourquoi je suis soumis à de telles conditions. Je ne vais pas m’envoler, j’ai pris des engagements et de toute façon, ils ont mon passeport.

- Pourquoi vous êtes-vous lancé dans un projet tel que WikiLeaks?
- WikiLeaks n’est que le prolongement naturel de mes activités durant les vingt dernières années. Adolescent, j’étais déjà très actif et très engagé politiquement. Je me suis toujours battu pour la transparence des pouvoirs politiques et la liberté d’expression. Internet m’a permis d’élargir mon champ d’action.

- Les multiples pressions que vous subissez pourraient-elles avoir raison de vos activités?
- D’un point de vue personnel, non. Je dirais même que les pressions renforcent ma détermination. Mais d’un point de vue financier, c’est autre chose. Nous perdons plus de 600'000?francs par semaine depuis le début de la diffusion des câbles diplomatiques. Pour continuer nos activités, il va falloir d’une manière ou d’une autre récupérer cet argent. D’ailleurs, à ce sujet, je tiens à préciser que, contrairement à ce qui a été dit, je n’ai pas touché 1,5 million de livres sterling pour écrire mon autobiographie. Je pourrais toucher 1,1 million de livres dans quelques années, si mon livre rencontre un grand succès. Nuance. Et si je me suis effectivement versé des salaires cette année, c’était la première fois depuis la création de WikiLeaks, il y a quatre ans. Toutes ces allégations ne visent qu’à affaiblir notre image auprès de ceux qui nous soutiennent.

- Vous avez annoncé de nouvelles révélations concernant une banque américaine. S’agit-il de la Bank of America?
- Je ne confirme pas, mais la Bank of America se sent visiblement concernée. Pour preuve, la semaine dernière, la direction a mis une cellule de crise en place pour vérifier toutes ses archives. D’autres banques se sont lancées dans des opérations de vérification de leurs activités de peur d’être notre prochaine cible. Cela signifie que, sans avoir publié quoi que se soit, l’impact est déjà positif puisque les choses avancent! Reste que nous n’allons pas divulguer ces documents tout de suite, nous avons trop à faire avec les télégrammes diplomatiques et avec nos ennuis financiers.

- Vous semblez inquiet pour l’audition de demain mardi…
- Seuls mes avocats sont autorisés à parler des accusations suédoises. La seule chose que je peux vous dire, c’est que le procès a été déplacé de la Cour de Westminster à la celle de Belmarsh, une Cour de haute sécurité, habituellement utilisée pour juger les terroristes… La bonne nouvelle, c’est que ma mère, qui était repartie en Australie après ma libération sous caution, sera en principe de retour à Londres demain.

 

 


 

WikiLeaks serait visé par la justice américaine

Washington a sommé Twitter de divulguer des informations sur le compte de Julian Assange et de trois de ses sympathisants WikiLeaks a annoncé ce week-end que le gouvernement américain avait réclamé «les messages privés, les contacts, les adresses IP et des détails personnels sur le compte Twitter de Julian Assange et de trois autres personnes». Ce qui prouve, selon le site internet spécialisé dans la diffusion de documents confidentiels, l’existence d’une enquête pour espionnage à son encontre.

Outre Assange, il s’agit de Birgitta Jónsdóttir, une députée islandaise qui a collaboré avec WikiLeaks, de Bradley Manning, le soldat américain soupçonné d’être à l’origine de la fuite des câbles diplomatiques, et du hacker néerlandais Rop Gonggrijp. Selon Mark Stephens, avocat de Julian Assange, trois des quatre individus visés par le département américain de la Justice n’ont jamais travaillé pour le compte de WikiLeaks, mais l’ont soutenu en tant qu’élus ou militants. En revanche deux d’entre eux ont joué un rôle essentiel dans la diffusion, à l’initiative du site, d’un enregistrement vidéo du Pentagone montrant l’équipage d’un hélicoptère américain ouvrant le feu sur des civils irakiens, a précisé Me Stephens dans un communiqué.

«L’existence d’une enquête secrète pour espionnage, menée par un grand jury américain, est aujourd’hui confirmée pour la première fois par la révélation de l’injonction», a affirmé WikiLeaks. La formation d’un grand jury est strictement confidentielle aux Etats-Unis. Si l’information est vraie, cela signifie qu’une inculpation pourrait être imminente. Le New York Times rapportait, fin décembre, que le Département de la justice des Etats-Unis aurait œuvré pour aboutir
à l’inculpation de Julian Assange pour «conspiration», rappelle de son côté Le Monde.

«Après avoir tenté de réduire WikiLeaks au silence en faisant pression sur Paypal, Visa et Mastercard pour lui couper les vivres, le gouvernement américain porte maintenant atteinte à la vie privée de plusieurs des partisans les plus connus du site», déplore Julian Assange, cité dans le communiqué.

Rencontre serieuse

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