Les errements de la guerre en Libye vont-ils permettre à de nombreux dictateurs de massacrer leur peuple impunément, en paralysant durablement le Conseil de sécurité de l’ONU? Pour l’heure, les polémiques entourant la mission de l’OTAN bloquent toute résolution condamnant la sanglante répression en Syrie.
Le président russe, Dmitri Medvedev, a en effet justifié sa menace de veto contre toute mesure visant Damas en accusant l’Alliance atlantique d’avoir sciemment détourné le mandat de l’ONU en Libye. Hier encore, son ministre des Affaires étrangères a affirmé que l’OTAN interprète la résolution 1973 de manière à «permettre à n’importe qui de faire n’importe quoi».
La Chine, le Brésil et l’Afrique du Sud rejoignent les Russes à l’heure de s’offusquer de la guerre ouverte menée contre Tripoli. Pretoria, qui avait voté en faveur de la résolution 1973, a notamment fait savoir qu’elle se sentait trahie par la façon dont l’intervention est menée.
Or, au vu de l’histoire récente, un effet à long terme au sein du Conseil de sécurité est à craindre. Car «l’élan des interventions internationales est très marqué par les erreurs du passé», affirme Frédéric Mégret, professeur de droit à l’Université McGill de Montréal. Les cas de la Somalie, du Rwanda, de la Bosnie et du Kosovo «ont tous eu de profondes répercussions sur la manière dont le problème de l’intervention est perçu, analysé et défini», note le rapport qui a servi de base au concept de responsabilité de protéger (voir ci-contre) adopté en 2005 par l’ONU.
Après la Somalie, le Rwanda
Les désastreuses opérations somaliennes de 1992-1993 ont notamment eu des effets tragiques. Plusieurs puissances, dont les Etats-Unis, ont ainsi été accusées d’avoir freiné des quatre fers en 1994 pour ne pas repartir dans une nouvelle «intervention humanitaire», alors que près de 800?000 Tutsi et Hutu modérés étaient systématiquement massacrés au Rwanda. En 1995, malgré que Srebrenica ait été déclarée «zone de sécurité» par l’ONU, plus de 8000 Bosniaques ont été abattus par les forces ultranationalistes serbes.
«Ces cas ont eu un énorme impact sur l’opinion publique, car des Casques bleus de l’ONU étaient présents mais ne sont pas intervenus», explique Frédéric Mégret. Du coup, en 1999, lorsque des menaces de nettoyage ethnique pèsent contre la population du Kosovo, l’OTAN passe outre le blocage au sein du Conseil de sécurité et intervient militairement. «Légalement sujette à caution», comme le souligne le rapport «La responsabilité de protéger», cette opération est aussi attaquée de toutes parts.
Un texte «très clair»
Si les ratés internationaux ont entraîné des résistances à l’heure de décider de nouvelles interventions, certains estiment qu’ils ont aussi servi de prétextes politiques.
Il est d’ailleurs difficile de croire que des diplomates expérimentés puissent avoir été trompés par le contenu de la résolution 1973, en pensant que le texte ne parlait que d’exclusion aérienne. Le point 4 du texte «autorise les Etats membres (…) à prendre toutes les mesures nécessaires (…) pour protéger les populations et les zones civiles menacées (…)». Un texte «très clair dans le langage de l’ONU», selon le professeur de droit international Nicolas Michel. D’autant que l’exclusion aérienne n’est établie qu’au point 6…
Le renversement de Kadhafi n’est par contre pas inclus dans la résolution. Or, il est désormais ouvertement réclamé par Paris, Londres et Washington. Pour Frédéric Mégret, cette «évolution ambiguë a réveillé les pires angoisses des pays du «Sud» et va hanter le concept de la responsabilité de protéger».