Logements

Ils vivent en famille dans une cave sans chauffage

Par MARC GUÉNIAT le 27.11.2009 à 00:03

Un couple et deux enfants en bas âge ne trouvent pas à se loger depuis trois mois. D’autres cas existent. L’Office du logement, qui fournit des logements sociaux, est débordé: plus de 5000 dossiers sont en souffrance. L’Hospice général, l’un des grands propriétaires immobiliers du canton, explique pourquoi il ne peut faire plus.

Ils s’entassent à quatre dans leur chambre. Leur chambre? Plutôt une cave, proche de l’insalubrité, d’environ 15 mètres carré. Trois mètres sur cinq. Avec deux enfants, âgés de un et 3 ans, Pedro* et sa conjointe, Anne*, vivent dans l’humidité d’un sous-sol depuis trois mois.
Le couple, un Dominicain et une Suissesse, a dû quitter dans l’urgence – ce mot leur est familier – un appartement à la fin du mois d’août. Après quelques années de sous-location non déclarée, le locataire a voulu le récupérer. Eux se sont retrouvés à la rue. Faute de mieux, une amie a bien voulu leur prêter cette «chambre».
«Cela devait être pour deux semaines. Nous avions bon espoir que l’Office du logement nous trouve un appartement rapidement, mais ce n’est toujours pas le cas», explique Pedro. Dans l’intervalle, l’hiver s’installe peu à peu; la cave suit l’évolution de la température ambiante, et se refroidit, peu à peu. Et Pedro fait état de cet «embarras» qui le contraint d’envahir le quotidien de son amie jusqu’à ce qu’un logement soit trouvé pour lui et sa ­famille.

Greffe du cœur ou du foie?

Cet ébéniste, dont la formation n’est pas reconnue en Suisse, a perdu son emploi aux CFF à la fin de l’année 2007. A 34 ans, il se retrouve ainsi au RMCAS. Tout comme sa ­conjointe, plus jeune de dix ans. Allocations familiales comprises, le revenu du ménage s’élève à 2977?francs. Autant dire que chercher un logement sur le marché libre ne constitue pas une option.
Ce cas est considéré comme prioritaire par l’Office du logement (OLo), qui attribue des logements sociaux. Mais celui-ci est simplement débordé. La liste d’attente est longue de 5038 dossiers; la situation de l’un a beau être urgente, des centaines d’autres prennent leur mal en patience (lire ci-contre). Le pressant devient une notion relative: «Nous sommes souvent dans la situation de l’urgentiste qui doit choisir entre opérer une greffe du cœur et une greffe du foie», image ­Michel Burgisser, directeur général de l’OLo. Lequel a pour principe de ne pas s’exprimer sur des cas concrets.

Violence domestique: séparation retardée

«Le cas de cette famille n’est malheureusement pas isolé», relève Marko Bandler, responsable du Service de l’action sociale et des solidarités de la commune de Vernier. A l’appui de ses dires, des situations, devant lesquelles les communes se révèlent impuissantes. Il n’y a qu’à piocher. Comme cette famille qui vit à neuf, dont les grands-parents, dans un quatre-pièces. Tel cet homme, sans domicile depuis trois mois, qui avait trouvé refuge au camping, avant qu’il ne ferme, fin octobre, pour l’hiver. Ce monsieur réside désormais à l’hôtel, comme de nombreux bénéficiaires de l’aide sociale.
Citons aussi le cas de cette mère, séparée d’un mari violent, qui ne veut pas quitter le domicile conjugal. A cet égard, tant Michel Burgisser que le délégué aux violences domestiques, David Bourgoz, relèvent que la carence de logements sociaux et d’urgence contraint des couples à poursuivre leur concubinage en dépit des agressions que peut subir la femme. Les foyers sont souvent pleins et ne constituent pas forcément la meilleure solution.
Cette situation générale pousse le conseiller administratif de la commune de Vernier, Thierry Apothéloz, à tirer la sonnette d’alarme. Et remettre en cause la politique de l’Hospice général. «Les communes doivent gérer des cas sur lesquels elles n’ont aucune marge de manœuvre. Il est temps que l’Hospice général prenne ses responsabilités en matière de politique sociale du logement plutôt que de miser sur la rentabilité de son parc immobilier», fulmine-t-il. Selon le socialiste, le logement figure au rang des outils de l’aide sociale, celle-ci ne se limitant pas à des prestations financières.
Mais ni l’Hospice général ni son conseiller d’Etat de tutelle, François Longchamp, n’entendent changer de pratique. Ils s’en expliquent ci-dessous.
*prénoms fictifs


«Il n’y a ni égoïsme ni cécité de la part de l’Hospice général»

Ce n’est pas nouveau, la pénurie de logement qui sévit à Genève touche tous les types d’objets. Lofts, villas, comme logements sociaux font défaut. Alors que de nombreux observateurs estiment que la situation sociale se dégrade, la part des logements sociaux dans le canton ne cesse de diminuer, passant de 20% de l’ensemble du parc immobilier dans les années?80 à 10% aujourd’hui. L’objectif de la Loi sur les logements d’utilité publique (LUP) vise à rétablir cet équilibre. Mais à moyen terme seulement. Dans l’intervalle, la gauche réclame périodiquement qu’une partie des biens immobiliers de l’Hospice général soit affectée au logement social et d’urgence. Son directeur, Bertrand Levrat, et son magistrat de tutelle, François Longchamp, estiment que ce serait «déshabiller Paul pour habiller Jacques». Le parc immobilier continuera de contribuer à l’autofinancement partiel de l’institution: ces bâtiments ne couvrent que 7% de ses dépenses totales.
Pourquoi l’idée d’augmenter le parc de logements sociaux et d’urgence par le biais de l’Hospice général, l’un des plus grands propriétaires immobiliers du canton, est-elle si mauvaise?
Bertrand Levrat: «Tout d’abord, la plupart de nos immeubles ne peuvent être affectés au logement social. Beaucoup sont commerciaux ou de haut standing. Ensuite, il est erroné d’affirmer que nous ne faisons que rentabiliser notre parc. Sur 1365 logements, 500 sont sociaux. Et nous en construisons: 650 à la Chappelle-les-Sciez et 300 à Vessy. Même si notre mission n’est pas de loger, nous le faisons de facto. L’urgence relève, elle, de l’Office du logement.»
François Longchamp: «Je rappelle que les logements de l’Hospice ne sont pas vides. Si déshabiller Paul pour habiller Jacques semble opportun à certains, je ne suis pas de cet avis. Ces positions simplistes doivent être nuancées. Il faut rentabiliser l’objet qui s’y prête et affecter au social celui qui convient.»
Vider des locataires pour en mettre d’autres semble en effet absurde. Mais profiter des départs naturels pour augmenter ce parc paraît possible…
François Longchamp: «Pourquoi pas, une fois encore, lorsque c’est possible. Mais l’Hospice général n’a pas pour mission de loger des personnes. Ce travail incombe à un dicastère dont je n’ai pas la charge (ndlr. celui des constructions).»
Le nombre de logements d’urgence est insuffisant. Or, dans ces situations, vous placez environ 120?personnes par an à l’hôtel. Cela coûte cher, environ 2,9 millions par an. Ne vaudrait-il pas mieux débloquer quelques logements de votre parc, d’autant qu’il ne couvre que 7% de vos dépenses?
Bertrand Levrat: «Il est possible que financièrement on s’y retrouve, je vous l’accorde. Cela dit, l’hôtel est une solution provisoire. On y reste trois mois au maximum. Après, une solution pérenne doit être trouvée car notre mission première est la réinsertion. Or, on ne cherche pas un travail ou une place de crèche pour ses enfants lorsque l’on n’a pas de toit. Nous voulons éviter de créer un ghetto, il n’y a ni égoïsme ni cécité de notre part; notre politique est cohérente.»
Mais à l’hôtel, ces gens démunis doivent manger au restaurant car on ne peut pas y cuisiner…
Bertrand Levrat: «Des solutions existent, comme le Caré ou le Square Hugo. Et pour nous, une personne à l’hôtel est en situation d’urgence. Mais il n’y a pas de solutions simples à court terme. Il faut construire.»
(mgt)


Logements en chiffres

? Il y a à Genève 19'632 logements sociaux, dont 6500 appartiennent aux Fondations immobilières de droit public (FIDP), le reste étant en mains privées. L’Office du logement (OLo) contrôle 20% de ce total. Ces quelque 20?000 logements représentent 10% du parc cantonal alors qu’ils atteignaient 20% dans les années 1980.
? Au 31 octobre, 5038 dossiers étaient en souffrance à l’OLo. Différents critères, dont l’urgence, président aux attributions. Pour Michel Burgisser, directeur général de l’OLo, deux pistes doivent être creusées: augmenter le parc de logements d’urgence et mutualiser celui des FIDP.
? Les logements d’urgence, justement, font encore plus défaut. L’OLo en compte 71; 69 sont occupés, les deux derniers en passe de l’être. De plus, ces appartements sont réservés aux ordonnances d’évacuation prononcées par le procureur général. Ils ne concernent donc pas des cas comme celui de Pedro et sa famille.
? La Ville de Genève, par sa Gérance immobilière municipale, met 80 logements à disposition pour les situations urgentes, «souvent sur demande de l’Hospice général», indique Cédric Waelti, délégué à l’information pour le Département des finances et du logement. Tous sont
actuellement occupés.
? L’Hospice général loge aussi une moyenne de 120?personnes à l’hôtel pour un séjour qui ne devrait pas dépasser trois mois. Le montant maximum par nuitée est de 80?francs, la moyenne se situant à 74?francs. Ce service coûte 29 millions de francs par année à l’Hospice général. MGt

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