Conservateur, anticommuniste et farouche défenseur de l’indépendance de la Suisse face à l’Union européenne. Tel est Yves Nidegger, UDC bon teint, qui fonde cependant ses convictions sur une vaste culture et une profonde réflexion assez peu répandues dans le parti de Christoph Blocher.
Autant dire que l’avocat de 52?ans s’est vite fait une place au soleil au sein de l’Union démocratique du centre (UDC) genevoise, à qui manquait un intellectuel de sa trempe. Lui qui n’a adhéré au parti qu’en 2003 est déjà, quatre ans plus tard, député et conseiller national. Mieux, il est au niveau fédéral une des rares voix romandes qui comptent.
Malgré ce parcours brillant, faute du soutien de l’Entente, il ne peut espérer réellement accéder au Conseil d’Etat le 15 novembre. «Là, il s’est planté, commente Antonio Hodgers, conseiller national écologiste. Il n’est pas jugé suffisamment respectable pour être sur la liste de l’Entente. Et il s’est fait déborder par Eric Stauffer pour le côté populiste.»
Un dur avec du tact
Il ne faut en effet pas se tromper. Si le discours est bien tourné, l’analyse aiguisée, le fond est très conservateur. Et il l’assume: «On ne peut rien bâtir en oubliant le passé comme le fait la gauche. Je ne suis pas toujours entièrement d’accord avec mon parti, mais l’essentiel pour moi est que l’UDC blochérienne défend notre culture politique commune, la démocratie semi-directe.» Même s’il a un peu arrondi les angles ces derniers mois – tentative de rapprochement avec l’Entente oblige – Yves Nidegger peut avoir la dent dure à propos de l’asile, de l’insécurité ou des étrangers.
Certes, il prouve son indépendance en ne soutenant pas l’initiative antiminarets. Mais c’est «parce que c’est un mauvais moyen pour résoudre un vrai problème démographique».
Selon un député d’un autre parti, «il est en quelque sorte la face souriante du blochérisme». Méfiez-vous tout de même: les canines restent acérées. «L’UDC, c’est la testostérone de la droite, lâche le candidat au Conseil d’Etat au milieu d’une conversation. C’est ce parti qui rappelle à la droite ce qu’elle est!»
Un parcours étonnant
Aujourd’hui avocat spécialisé dans le droit du travail, ce père de cinq enfants a déjà derrière lui une vie pleine de rebondissements. Il fut enseignant, journaliste, quelques mois juriste dans un syndicat, avant, finalement, d’ouvrir sa propre étude d’avocat. C’est bien entendu sa période de journalisme financée par une branche de la secte Moon qui a le plus fait jaser. Et qui lui a coûté son poste de juriste dans un syndicat alors dirigé par un certain Charles Beer. Yves Nidegger n’élude pas ce passé qui paraît trouble à certains. L’aspect religieux ne l’intéressait pas, ce n’était qu’un moyen pour lutter contre le communisme (lire ci-dessous). Lorsque le mur est tombé, en 1989, il est passé à autre chose.
Il n’empêche. Cette histoire et sa personnalité provoquent parfois un peu de gêne. «Il a beaucoup de retenue et a un côté mystérieux, note un élu. On ne comprend pas bien ce qui l’anime, ce qu’il y a au fond de lui.» L’avocat sert-il l’UDC ou se sert-il de ce parti?
Yves Nidegger, lui, assure qu’il est attaché à sa formation et qu’il est toujours resté fidèle à ses idées. «Je suis toutefois assez indépendant d’esprit pour comprendre qu’on ne me comprenne pas», conclut-il malicieusement. Une dernière pirouette et un pied de nez à ses détracteurs.
«Il faut enfin choisir quelqu’un qui aime la police»
Yves Nidegger estime être le mieux à même de reprendre la police et la justice.
Pourquoi voulez-vous reprendre le Département des institutions?
Ce département est le plus sinistré. Aucun sortant ne le voulant, il échoira forcément à un nouveau venu. Or, si je regarde le profil des prétendants, je suis le plus apte à le diriger. Les trois candidates n’ont pas l’expérience nécessaire. Quant au MCG, il a sa place dans l’arène du Grand Conseil, mais pas au gouvernement.
En quoi êtes-vous mieux placé?
De par ma formation d’avocat et mon expérience professionnelle. Et puis mon parti est très profilé sur la sécurité. Il n’y a jamais eu une demande aussi forte de la population pour remettre en état ce département. C’est une occasion à saisir.
Que feriez-vous pour faire cesser les récriminations de la police?
Il faut enfin choisir quelqu’un qui aime la police. On a chaque fois envoyé le maillon faible du Conseil d’Etat, c’est bien la preuve qu’on ne l’aime pas. Et les syndicats ont pris le pouvoir parce qu’il y avait un vide. Si on confie à nouveau la «maison» à quelqu’un qui fait de l’angélisme ou qui ne comprend pas les enjeux, ce sera un désastre.
Comment ferez-vous pour calmer le jeu?
Une nouvelle grille des salaires, négociée et transparente, doit être adoptée. Pour la question des retraites, on peut envisager de changer les règles pour les nouveaux collaborateurs mais pas en milieu de partie pour les anciens. Ou alors on les démotive définitivement. Et c’est sur leur loyauté que repose tout l’espoir de reconstruction.
Etes-vous pour la négociation ou les décisions imposées?
Il faut comprendre ce qui compte réellement pour les gens. Et tenter de leur donner satisfaction sur le fond. Ecouter les revendications pour les intégrer, pas forcément pour y obéir. Après, évidemment, il faut décider.
Pourquoi avoir choisi l’UDC comme parti?
Je suis entré très tard en politique, vers 2002. J’ai d’abord été assistant parlementaire du groupe UDC, et c’est comme cela que le goût m’est venu. Il y a pour moi une question qui fait la différence avec les autres formations: c’est celle de nos relations avec l’Union européenne.
Vous vous sentez des affinités avec un autre parti?
Je pourrais presque être libéral. Mais à l’UDC, nous sommes plus attachés à l’Etat. Pour moi, notre Etat fédéral et sa démocratie semi-directe ne se négocient pas contre une hypothétique hausse du PIB. C’est pour cela que j’estime que l’UDC blochérienne est quelque chose d’intéressant, au-delà de l’image qui lui colle à la peau. Mais ce n’est pas la première fois que je suis incompris.
Qu’est-ce qui lie le Yves Nidegger de la période Moon à l’actuel candidat au Conseil d’Etat?
Mais c’est le même bonhomme. Il faut se resituer dans le contexte des années 80, en pleine guerre froide. Pour moi qui suis anticommuniste, il fallait casser la pensée unique, cette fascination qu’exerçaient les régimes communistes. Or, il n’y avait pas grand monde à l’époque pour s’opposer. Le révérend Moon finançait un journal américain conservateur pour promouvoir cette lutte. C’est pour cela que j’ai travaillé comme journaliste pour ce média. Pas parce que j’étais attiré par l’aspect religieux.
Votre élection sera difficile faute d’alliance. Un échec de la stratégie de l’UDC genevoise?
Non, elle était juste. Il y a aujourd’hui une nette majorité des libéraux qui seraient prêts à s’allier avec nous. Les radicaux s’y refusent car ils savent que ce sera l’hémorragie chez eux quand ils cesseront de nous diaboliser. Quant au PDC, il veut pérenniser son positionnement stratégique. Ces partis devront encore perdre des plumes avant que les choses ne changent. Malheureusement.
Propos recueillis par E.By