«On vit aux dépens de la société. On est passif. On supplie les autres de nous venir en aide.» Cette idée très négative du chômage poursuit encore Olivier Dime. Diplômé en 2006 de l’Université de Lugano, il n’a toujours pas trouvé d’emploi, malgré son master en communication, option marketing. Pour ne pas rester inactif, il cumule expériences bénévoles et stages non rémunérés.
«Après le master, raconte-t-il, je suis parti au Canada.
Je voulais perfectionner mon anglais.» Avec l’italien et le français, il maîtrise trois langues, auxquelles s’ajoutent des notions d’allemand. «J’aurais peut-être dû chercher un travail immédiatement après le diplôme, soupire-t-il. Mais je pensais (et je pense encore) que l’anglais était indispensable.»
A son retour du Canada, en 2007, le jeune homme compte trouver un emploi par lui-même. Après quelques mois où il vit des économies de ses parents et de petits boulots (check-in à l’aéroport, responsable d’un stand d’information d’UBS lors de l’Eurofoot 2008), il se résout à s’inscrire au chômage à l’été 2008. «Moins pour toucher l’argent que pour être intégré dans leur base de données et avoir accès aux offres d’emploi.»
Plus d’un an et demi plus tard, il ne cache pas sa désillusion. «Les chômeurs sont un peu laissés à eux-mêmes. Le service du chômage serait sans doute plus efficace et rentable s’il était confié aux mains d’un privé. Là, vous êtes juste un numéro. Un dossier à gérer.
On a un conseiller, mais lorsqu’il suit 200?personnes, il est toujours surchargé.?Lors des rendez-vous, il ne se passe rien. On vous prie de regarder le tableau des offres.»
En sortir à tout prix
Cet encadrement a néanmoins permis à Olivier de suivre des cours d’anglais et de rédiger un «curriculum vitae percutant». Découragé? Nullement. «Quand on entre au chômage, on veut en sortir le plus rapidement possible. Quitte à faire n’importe quoi.»
«Actuellement, j’envoie dix lettres par semaine. Je réponds à des annonces et j’envoie des offres spontanées. Dans 90% des cas, on me répond que je suis hyperqualifié pour le poste visé. Mais je n’ai pas besoin que mon salaire soit assorti à mon diplôme! Dans 10% des cas, on me reproche mon manque d’expérience.»
Stages et bénévolat
Pourtant, de l’expérience, Olivier en a. «J’aide bénévolement deux amis qui montent leur entreprise. Je m’occupe de leur stratégie marketing, de leur planning de communication: comment s’adresser aux médias, ouvrir une page Web, etc.» Parallèlement, le jeune diplômé effectue depuis cinq?mois un stage dans une entreprise lausannoise qui vend des produits électroniques sur l’Internet.
«Je me réveille à 5?heures du matin, pars de chez moi à 6?h?30 et y retourne à 20?h.» Tout cela sans salaire. «Même si on ne gagne rien, on gagne quand même quelque chose, dit-il. Car on garde un pied dans le monde professionnel.»
Crise et copinage
De nombreuses fois, Olivier Dime est arrivé en fin de sélection, notamment pour un poste à l’Etat de Genève. «La responsable des ressources humaines m’a dit que c’était bon, avant de se rétracter deux jours après.» Camerounais au bénéfice d’un permis C, il refuse l’idée que ses origines puissent avoir un rapport avec les difficultés rencontrées. «Je ne dis pas que le racisme n’existe pas, mais je ne l’ai pas rencontré. Je crois que l’on vous juge sur vos compétences. En tout cas, ce que je veux, c’est être pris parce que je corresponds au poste. C’est vrai qu’à Genève, le copinage joue beaucoup. Mais le fond du problème, c’est la crise. Diplômé quelques années plus tôt, je suis sûr que je n’aurais pas eu ces difficultés.»
Les réponses des candidats
Quatre candidats au Conseil d’Etat se penchent sur le parcours d’Olivier dont le dynamisme est salué. Deux d’entre eux notent que le secteur du marketing est sinistré. «C’est l’un des premiers où les entreprises économisent en temps de crise, car elles épargnent ainsi leur outil de production, explique Pierre-François Unger, ministre de l’Economie. Ce jeune homme devrait chercher dans d’autres branches. Il est plus facile de trouver un travail quand on en a déjà un.» Le diagnostic de Charles Beer converge: Olivier «cumule les expériences, au risque de donner dans le «bougisme», analyse le patron de l’Instruction publique. Il devrait peut-être revoir son projet professionnel.»
L’argentier David Hiler connaît ces situations par ses enfants et leurs amis: «Il y a des milliers d’Olivier!» Selon le Vert, les entreprises continuent de former des apprentis, malgré la crise, mais elles peinent à fournir ce premier emploi si crucial aux diplômés des hautes écoles: «Il n’est pas acceptable que ces jeunes doivent multiplier les stages non rémunérés», ajoute David Hiler.
Alors, quelles solutions? Pour Pierre-François Unger, l’Office de l’emploi devrait devenir un «réseauteur». «Dans l’idéal, il devrait acquérir une connaissance pointue des profils des candidats et des besoins des entreprises, lesquelles se disent souvent déçues des postulations reçues, prône le démocrate-chrétien. Le réseau est capital: c’est peut-être ce que ce Monsieur appelle du copinage.»
Mais un placeur gérant 200 dossiers est dépassé par un cas comme celui d’Olivier, note Charles Beer. Le socialiste préconise de recourir à des «coaches» au large spectre d’action. Comme syndicaliste, il a aidé un chômeur en fin de droit, sur le point de tomber à l’assistance, alors qu’il voulait se former et travailler dans l’horlogerie: «Personne ne voulait le prendre en charge, il m’a fallu 22 coups de fil pour débloquer la situation.
Aujourd’hui, il travaille dans une grande société horlogère.» Pour lui, il faut aussi développer la validation des acquis et rendre plus complémentaires les formations dispensées par l’Etat.
Prise de conscience
Pour David Hiler, il manque une prise de conscience. L’Etat doit la favoriser: «Un danger social se présente lorsque des jeunes qui ont fait tout juste ne réussissent pas à s’insérer malgré tout, plaide le ministre des Finances. Ils risquent de sombrer dans le désespoir, avec les comportements que cela suppose. C’est un gâchis humain, mais aussi économique: les hautes formations coûtent cher en deniers publics.» Et de souligner que les dirigeants des grandes entreprises n’ont guère connu ces problèmes, ayant en général démarré leur vie active au temps du plein-emploi.
Enfin, pour l’UDC Yves Nidegger, l’accès des jeunes à un premier emploi est devenu plus difficile dans un marché ouvert: «La libre circulation crée une pression concurrentielle sur les chercheurs d’emploi, argue le conseiller national. Un patron, s’il a le choix, engagera quelqu’un d’expérimenté.
On ne peut pas lui en vouloir: il ne fait pas du social.» Selon lui, les autorités se sont montrées angéliques quant aux bienfaits de la libre circulation et ont omis d’avertir le public quant à ses aspects néfastes. «Quand les contingents sont tombés en 2006, l’Etat aurait dû faire passer le message qu’il fallait s’accrocher à son poste. Et dire aux entreprises qu’elles ont intérêt à embaucher sur le marché local: ce sont leurs impôts qui financent l’aide sociale.»
Marc Moulin