Charles Beer, le dernier socialiste du Conseil d’Etat, n’a pas la défaite souriante ou résignée. Se disant «triste, révolté et déterminé», suite à l’éviction dimanche de sa colistière, Véronique Pürro, il appelle le PS à faire son examen de conscience et à se redresser.
Charles Beer, vous êtes le dernier socialiste au gouvernement. Etes-vous le dernier des Mohicans?
Non. Le PS a un genou à terre, nous avons subi une grave défaite, qui a suivi celle du Grand Conseil, mais, dans l’absolu, la gauche ne peut pas s’effondrer. Les inégalités subsistent et elles ne peuvent être acceptées. Quant au parti lui-même, je connais la qualité et la richesse de ses membres. Reste que nous ne pouvons pas encaisser un tel résultat sans réagir. C’est pourquoi je vais demander au parti d’organiser un congrès extraordinaire au début de l’année. Nous devons faire le point. Nous avons manqué de combativité et nous devons clarifier nos positions, revoir nos statuts pour être plus efficaces.
Il a manqué mille voix à Véronique Pürro pour être élue. Aurait-il mieux valu présenter Manuel Tornare?
Au vu du résultat au Grand Conseil, ce choix n’offrait pas plus de garanties. Mais le problème n’est pas là, parce que si Manuel Tornare avait été élu, Michèle Künzler aurait sauté. Sur le fond, je trouve que Véronique Pürro a mené une campagne claire et courageuse. Ce qu’elle a payé car elle était plus exposée. Mais, au-delà de la tristesse, je suis surtout révolté par les voix qui, à l’interne du PS, se sont élevées entre les deux tours pour mettre en cause la participation du parti au gouvernement. Elles ont légitimé les critiques de l’extrême gauche et le manque de soutien des syndicats. La défaite de la gauche dimanche est due avant tout à la gauche elle-même!
Cela a-t-il réellement pu avoir un effet si dévastateur?
Je le dis ouvertement: tout est parti de membres du PS, ils ont enclenché la machine à perdre. Ils ont parlé dans les médias avant même d’en discuter avec le comité directeur et en assemblée générale. Leur projet a été ensuite nettement écarté. Mais le mal était fait. Cette manière de procéder me fait penser au Parti socialiste français. Cela ressemble à une guerre des chefs. J’ai trouvé cela inacceptable.
Mais le résultat du PS n’était pas bon. Etait-il habilité à réclamer deux sièges?
Bien sûr. Renoncer à combattre, ce n’est pas se mettre dans l’opposition, c’est se placer dans les limbes de la politique, cesser d’exister. Il ne faut pas confondre le fait d’être rejeté dans l’opposition suite à une élection et choisir délibérément de ne pas se battre.
Pourquoi parler maintenant?
Je le fais sciemment. Je reprends ma liberté de parole publique car je n’entends pas devenir le godillot du comité directeur. Je ne serai pas aux ordres!
Le bilan du PS au Conseil d’Etat n’est-il donc pour rien dans le résultat?
Je ne pense pas que mon bilan a été mis en cause par qui que ce soit. Quant à celui de Laurent Moutinot, je crois que le temps des gazettes n’est pas celui de l’histoire. On verra dans quelque temps tout ce qui a été fait.
Vous réclamez un congrès début 2010. Pour faire quoi?
Nous devons dire pour qui et pourquoi nous nous battons. Nous nous battons pour les personnes en difficulté économique et sociale; et pour la classe moyenne, qui mérite de payer moins d’impôts, raison pour laquelle j’ai soutenu la baisse fiscale ciblée sur les familles. Il faut également cesser de faire de l’angélisme: la sécurité par exemple est un droit et il faut pour cela des policiers et des policiers municipaux, pas des agents privés dans les rues. Nous devons également mettre en cause les organisations territoriales actuelles, comme les communes, qui ne permettent pas d’atteindre nos buts. Aujourd’hui, certaines communes vivent une augmentation dramatique des inégalités.
Cure d’opposition vivifiante?
Carlo Sommaruga, conseiller national, et Carole-Anne Kast, conseillère administrative d’Onex, avaient plaidé en faveur d’une cure d’opposition du PS. Ils s’en expliquent.
Carlo Sommaruga, pourquoi avoir voulu le retrait des candidatures socialistes?
En analysant les résultats du Grand Conseil, j’ai constaté que le PS avait en fait perdu 40% de ses suffrages en douze ans. Là, on prend la mesure de l’effondrement du parti. De plus, durant ces quatre ans, le Conseil d’Etat dit de gauche a en réalité mené une politique de centre droit.
Quelle a été votre conclusion?
Que la priorité devait être de reconstruire le parti dans l’opposition. Nous devions aller sur le terrain et redevenir une force de proposition. Il fallait refaire ce que Micheline Calmy-Rey avait si bien réussi lors du gouvernement monocolore.
N’est-ce pas le type de débat qui agite sporadiquement le PS suisse au sujet des conseillers fédéraux socialistes?
C’est très différent. A Berne, nous sommes doublement minoritaires. A Genève, en étant majoritaire au gouvernement, vous devenez responsables de la politique menée.
La défaite de dimanche est-elle imputable à des personnes?
Non, c’est une défaite collective. Cela dit, on peut maintenant reconstruire un vrai parti d’opposition. Je souhaite que Charles Beer n’hésite pas, si nécessaire, à pratiquer des ruptures de collégialité.
Carole-Anne Kast, qu’est-ce qui vous a décidé à tenir ce discours?
J’étais frappée de voir combien de personnes pensaient que nous avions le pouvoir. Il fallait sans cesse expliquer que ce n’était pas notre politique qui était appliquée. J’estimais que nous devions en finir avec cette confusion.
N’avez-vous pas une part de responsabilité dans la défaite?
Je ne le crois pas. C’est vraiment un bloc qui a pris le dessus sur un autre.
Propos recueillis par E.By