Avant, Mark Muller était un dur. Député libéral et défenseur des milieux immobiliers, il ferraillait au parlement contre la gauche et l’Asloca. Il voulait, dit-il, «bloquer les bloqueurs». Ceux qui l’ont connu avant le 5 décembre 2005 se souviennent d’un homme qui ne transigeait pour ainsi dire jamais.
Que s’est-il passé? Devenu conseiller d’Etat en charge du Département des constructions et des technologies de l’information (DCTI), Mark Muller négocie, réunit les adversaires autour d’une table et trouve des compromis. Accord sur le logement, loi sur les hauteurs d’immeubles, loi sur les logements d’utilité publique: le libéral a remporté plusieurs succès fondés sur la négociation.
La gauche elle-même admire sa métamorphose: «Il est beaucoup plus ouvert depuis qu’il est conseiller d’Etat, juge le député socialiste Alberto Velasco, vice-président de l’Asloca. Il a cette capacité de mettre les projets sur la table et de négocier.» Secrétaire générale du Rassemblement pour une politique sociale du logement, Carole-Anne Kast, socialiste elle aussi, salue «sa volonté de débloquer les projets. Il a compris qu’il n’obtiendrait rien par la force.»
Qui est le vrai Mark Muller? L’intransigeant ou le conciliateur? Le second, affirme Alberto Velasco: «C’est un faux dur. Il a une grande timidité qui le rend parfois un peu coincé. Mais il est humain, et s’il dit quelque chose, il ne fera pas le contraire derrière votre dos.» Le député libéral Olivier Jornot confirme: «Sa façon de communiquer peut donner parfois l’impression d’un homme distant. Mais je ne crois pas que cela corresponde à la réalité.» Le radical Gabriel Barrillier perçoit en Mark Muller «un homme introverti, qui se livre très peu. L’antithèse d’un Robert Cramer! Mais il a un vrai potentiel de conciliation.»
Ses adversaires estiment pourtant que l’élan donné par le libéral s’essouffle. «J’ai l’impression qu’il se laisse aller à des effets d’annonce, mais qu’il n’est pas un grand bosseur», juge Carole-Anne Kast. Le nombre de logements construits à Genève reste médiocre: 1000 environ l’an dernier. Il faudrait plus du double pour détendre la situation. «Il répond toujours que le nombre d’autorisations augmente. Mais une autorisation ne débouche pas forcément sur un logement, précise la socialiste. Son analyse reste
superficielle.»
La réussite de l’Euro 2008
Ancien champion d’athlétisme, le libéral croit-il la course gagnée dès qu’il franchit les premiers mètres? «Il pense que quand il a identifié les problèmes, il les a résolus», tranche Carole-Anne Kast. «Il a repris un département sinistré, tempère Gabriel Barrillier. En quatre ans, il a ensemencé le champ. On attend maintenant la levée des premières pousses puis la récolte… Il a déjà obtenu plusieurs avancées et réussi l’organisation de l’Euro 2008.»
«Dans la facilitation des procédures, il pourrait trouver un second souffle, relève Olivier Jornot. Mais le département dont il a hérité est hémiplégique, car amputé de l’Aménagement du territoire. Pour construire, il faut délivrer des autorisations, mais aussi pouvoir s’occuper des terrains.» Gabriel Barrillier résume l’affaire d’une jolie formule: «Il a le moteur, mais pas le carburant!»
Sa réélection ne faisant guère de doute, Mark Muller ne cache d’ailleurs pas son envie de reprendre l’Aménagement. Sa politique produira alors enfin, il en est convaincu, ses véritables effets.
La Genève idéale en 2030, selon le conseiller d’Etat? Prospère, elle brillerait dans trois domaines: la culture, la recherche et le sport. Encore faudra-t-il loger tout ce beau monde!
«Je soutiens l’accession à la propriété pour tous»
Si vous êtes réélu, garderez-vous le Département des constructions?
C’est en tout cas mon souhait. Quatre ans, c’est court en politique. J’ai lancé ou relancé de grands projets, mis en place une nouvelle politique, «appris le métier». Un deuxième mandat me permettrait de consolider ces fondations. Je ne veux pas lâcher les projets. Et ce sera plus facile de les réaliser si mon département récupère l’Aménagement du territoire (ndlr: aujourd’hui chez Robert?Cramer).
Quels sont, selon vous, les éléments essentiels de votre bilan?
J’ai redéfini la politique du logement. Elle est aujourd’hui claire et largement soutenue, ce qui est très important pour les investisseurs: cela crée des conditions favorables à la construction. La loi sur les hauteurs d’immeubles, qui permet de construire un ou deux étages de plus, a été votée à l’unanimité par le Grand Conseil. L’Euro 2008 s’est aussi très bien passé, alors que beaucoup redoutaient un second G8. J’ai également relancé la traversée du lac, qui dispose enfin d’un tracé adopté par le Conseil d’Etat. J’ai ordonné l’évacuation du squat Rhino et procédé à d’importantes réorganisations dans mon département. S’agissant du Conseil d’Etat en général, il faut saluer la hausse des investissements, passés de 385 millions en 2005 à 915 en 2010! Cela nous permettra de rattraper notre retard en matière d’infrastructures.
Mais le nombre de logements construits reste faible, très loin des 2500 que vous visez…
La nouvelle politique du logement est entrée en vigueur il y a deux ans et la construction d’un immeuble prend plus de temps. L’impact ne se voit donc pas tout de suite. Mais la nouvelle dynamique déploie déjà ses effets: en un an, 2053 logements ont reçu leur autorisation de construire. C’est le plus haut niveau depuis 1997! J’ai bon espoir que le chiffre de 2500 logements par an soit atteint d’ici à la fin de la prochaine législature. De nombreux gros projets, qui ont pris du temps, arrivent à maturité: Vergers à Meyrin, Communaux d’Ambilly, Chapelle-Les Sciers…
On vous reproche de favoriser la propriété par étage (PPE), réservée aux classes aisées…
Je soutiens l’accession à la propriété pour tous. Avec l’aval de tous les partis du Grand Conseil, j’ai renversé la proportion de deux tiers de logements sociaux: aujourd’hui, la règle prévoit deux tiers de logements libres. Tout ou partie de ces logements peut être de la PPE. C’est le choix des promoteurs.
Vous avez obtenu rapidement l’accord sur le logement. Selon certains, votre action s’essouffle.
J’aurais peut-être dû obtenir la paix du logement deux ans plus tard? Plaisanterie mise à part, ce que j’ai accompli ensuite a fait moins de bruit, mais la hausse des autorisations de construire prouve que mon travail de fond porte ses fruits.
Deux directeurs de Praille-Acacias-Vernets (PAV) ont démissionné. Où en est le projet?
On est au stade des déclassements. Une question simple se pose: veut-on transformer cette zone industrielle en une zone de bureaux et de logements? A ce stade, il est impossible de dire ce qu’il y aura précisément à tel ou tel endroit. Mais le projet avance. Sans les référendums déposés par l’Asloca et les syndicats contre les déclassements, il avancerait encore plus vite. C’est un projet inédit, une extension de la ville. Genève mérite des grandes réalisations.
Vous avez pu mener votre politique dans un gouvernement pourtant à gauche. Pourquoi l’Entente veut-elle un 4e siège?
En raison des personnalités élues en 2005, ce Conseil d’Etat n’a pas mené une politique de gauche, il faut le dire. Nous avons ainsi pu faire avancer les dossiers sans subir des blocages au Grand Conseil. Les choses n’iraient pas de même avec les nouvelles candidates de gauche (ndlr: M.?Künzler et V.?Pürro), qui semblent moins pragmatiques… Nous devons choisir: soit le canton se développe, soit il régresse et nous perdrons nos atouts. Je crains qu’une majorité de gauche ne choisisse la deuxième voie. (fj)