Soudain, l’accusé bondit et hurle: «Qu’est-ce que je vous ai fait monsieur? Pourquoi cette haine? Je ne peux plus supporter tout ça!» Les gendarmes l’emmènent. L’audience est suspendue. Il a 31?ans, il vient du Bénin et les questions du substitut Yves Bertossa le mettent hors de lui.
Il est jugé depuis lundi par la Cour d’assises comme trois de ses complices pour un trafic de cocaïne portant sur 82 kilos (nos éditions de mardi). Il a une famille, trois enfants. Il s’adresse au jury: «J’ai commis une série d’erreurs, c’est une évidence, mais ça ne représente pas toute ma vie. Ce ne sont pas mes valeurs.» Il poursuit: «Jamais je n’ai vendu un gramme de cocaïne à Genève, je donne ma tête à couper. Je n’ai fait que relayer madame pour deux transports de drogue, c’est tout.»
Madame, c’est la mamie trafiquante de 68?ans, le pivot de ce trafic hors normes, le «bon plan» comme la décrit le représentant du Parquet. Une aimable vieille dame, les douaniers n’y ont vu que du feu. Elle a fait 17 transports vers la Suisse, sans compter ceux à destination de l’Italie et de l’Angleterre. L’accusée était parfois accompagnée de sa copine Pierrette*. Même profil: «Blanche, âgée, un peu forte» avec des valises bourrées de cocaïne comme la prévenue.
Milliers de morts
Rien à voir avec une mule noire qui aurait ingurgité quelques grammes de drogue et qui se ferait pincer au troisième voyage, explique Yves Bertossa. Il s’agit là d’un réseau «international» souligne-t-il, dont le démantèlement a permis, pour une fois, de toucher «le haut de la pyramide».
Il décrit les conséquences politiques du fléau: la guerre des gangs au Mexique, les milliers de morts, les Etats corrompus d’Afrique de l’Ouest où «les paysans pauvres sont confrontés à ceux qui, juste à côté, construisent des palais grâce à l’argent de la drogue». Sans compter les toxicomanes, ici à Genève, qui perdent travail, santé, famille; «des dégâts sociaux considérables»…
Mais sur le banc des accusés, on est loin de ces considérations internationales et sociales. C’est plutôt l’heure des règlements de comptes. Les acolytes africains de la vieille dame indigne cherchent à l’accabler. Tout ce qu’elle a raconté sur eux, ce sont des mensonges, affirment-ils. Au cours des aveux qui les ont mis en cause, elle en a fait des tonnes pour attirer les bonnes grâces de la police et de la justice. «Elle a étalé les révélations comme du beurre sur une tartine.»
Elle, pourtant, ne leur voue aucune haine: «Je les respecte, j’espère qu’ils vont se repentir comme moi. J’assume les transports. Ils m’ont rapporté 94?000?euros.» Elle remercie le ciel d’avoir été arrêtée: «En prison, je me suis rendu compte des dégâts que les stupéfiants peuvent causer. J’ai vu des femmes en crise, dans un état déplorable. Heureusement, mes enfants n’ont jamais touché à la drogue. Tout comme mes petits-enfants. Que Dieu les garde!» Elle se reproche d’avoir entraîné son fils dans tout cela Il lui pardonne: «J’ai un peu honte de ma famille, mais on ne la choisit pas. Lorsque ma mère sortira de prison, je l’accueillerai. Que voulez-vous qu’elle fasse avec une retraite de 438?euros par mois. Je ne vais pas la laisser comme ça. C’est ma mère quand même…» Le réquisitoire sur la peine et le verdict sont attendus aujourd’hui.
* Nom connu de la rédaction