«Pourquoi moi? Pourquoi on laisse en liberté un mec pareil, un multirécidiviste qui a commis des délits épouvantables depuis 2002? Nous sommes tous des victimes potentielles. Nous ne sommes plus libres de marcher dans notre ville.» Elle laisse éclater sa colère et sa rage. Une mère de famille de 50?ans. Une femme solide et vive dont la vie a été saccagée une nuit d’été par un violeur en série algérien jugé depuis hier par la Cour d’assises.
Revenir d’un autre monde
Ce soir du 30 août 2008, elle l’avait passé à fêter un anniversaire chez un ami. Son mari est rentré un peu plus tôt pour prendre le relais de la baby-sitter. Elle a décidé de retourner chez elle à pied, dans le quartier des Eaux-Vives. «A partir de l’Hôtel Bristol à la rue du Mont-Blanc, je ne me souviens plus de rien. Quelqu’un m’a asséné un coup de poing d’une extrême violence, puis m’a enlevé mes jeans. Après, c’est le black-out total. Je me suis réveillée à l’hôpital avec l’impression de revenir de très loin.» Les nuits suivantes, elle rêve qu’on la retrouve dans un cimetière, sur la terre froide. «Je me suis souvenue de cette sensation de froid. J’avais l’impression de sortir d’un autre monde.»
Il s’est acharné
Cheville fracturée, visage «défoncé» par les coups. On l’a retrouvée à moitié nue à l’aube au Jardin anglais: «Il s’est acharné sur moi sans raison.» Au début, elle pense à un brigandage. La police également. Elle ne veut même pas imaginer la possibilité d’un viol. «Mais à l’hôpital, les jours suivants, je sentais une odeur qui ne m’appartenait pas. C’était épouvantable…» Les examens confirment ses pires craintes: elle a été violée et doit subir une trithérapie.
«Le méchant monsieur»
Hospitalisation interminable, dépression, séquelles physiques et psychiques, vie de couple saccagée. Sans parler des enfants. Elle pleure: «Ils sont très mignons, très sympathiques. J’ai des accès de colère. Je leur explique que ce n’est pas contre eux. J’ai demandé aux inspecteurs de venir à la maison pour dire que le méchant monsieur était en prison, qu’il ne ferait plus de mal à maman ni à personne. Un moment important pour eux et pour moi.»
Cette femme était la troisième victime de ce serial violeur de l’été 2008 (nos éditions du 30 octobre 2008). Dix jours plus tôt, il s’était attaqué à une dame de 93?ans! La nonagénaire rentrait chez elle après avoir fait quelques courses à la Migros de la Navigation, dans le quartier des Pâquis. Un homme a composé le code de son immeuble et lui a très gentiment proposé de lui porter ses paquets jusqu’au premier. Arrivée devant sa porte, elle lui a demandé de partir.
A 93?ans, il veut la violer
Il l’a alors poussée à l’intérieur, il a saisi une paire de ciseaux avec laquelle il lui a porté des coups. Il l’a jetée sur le lit de manière à ce que sa tête frappe le mur. Puis, il s’est déshabillé et lui a crié: «Si vous ne me laissez pas coucher, je vous tue!» La malheureuse a appelé au secours. Et, heureusement, des témoins sont intervenus. Lorsqu’ils sont entrés dans l’appartement, ils l’ont trouvée sur la marquise. Elle n’avait pas hésité à enjamber la fenêtre. Elle aurait préféré mourir plutôt que subir cet outrage, nous confie son avocate, Me Viviane Schenker qui représentait hier sa cliente. La vieille dame n’a pas pu se présenter à l’audience en raison de son âge et de son état de santé.
Deux jours auparavant, dans le quartier de Plainpalais cette fois, le prévenu avait agressé un homme. Etranglé avec une corde, un sac en plastique autour de la tête, piqué avec les ciseaux jusqu’à ce qu’il perde connaissance, attaché, menacé, torturé, sodomisé… Pourquoi? Parce qu’il aimait faire souffrir, lui aurait-il dit.
Alors que dans les deux premiers cas, l’accusé admet tous les actes reprochés, il en conteste un bon nombre dans cette dernière affaire. Il faut dire que sa victime n’est plus là pour le contredire.
Un étrange décès
Il s’agissait d’un homme fragile, séropositif et ex-toxicomane. Il est décédé quelques mois plus tard. Sans nouvelles de lui, le personnel médical et social s’est inquiété. On l’a retrouvé mort derrière sa porte. Le décès est-il lié de manière indirecte à l’agression? Impossible de le dire, aucune autopsie n’ayant été pratiquée. Ce qui est certain en revanche, c’est que la barbarie subie, comme le souligne un inspecteur, l’a complètement détruit. Le procès se poursuit jusqu’à mercredi. Avec aujourd’hui l’audition de l’expert psychiatre et l’interrogatoire de l’accusé.
L’un des viols aurait-il pu être évité?
L’accusé K. est né à Oran, en Algérie, en 1970. Inexpulsable faute d’accords internationaux, il entre et il sort de prison depuis 2002. Quarante arrestations, ont précisé les inspecteurs, hier, devant la Cour d’assises: lésions corporelles simples, voies de fait, infractions à la Loi fédérale sur les stupéfiants…
L’info dort dans un tiroir
Mais il semble que dès 2006, les actes reprochés deviennent de plus en plus graves jusqu’au pic de 2008. Pourquoi? On en saura peut-être un peu plus sur la question aujourd’hui durant l’interrogatoire du prévenu et l’audition de l’expert psychiatre.
Après les deux premières agressions, les relevés ADN de l’accusé sont envoyés à Berne pour être comparés à ceux qui sont répertoriés dans le fichier central.
Réaction trop lente?
La réponse de Berne arrive à la police genevoise le vendredi 29 août 2008 en fin d’après-midi. Les traces ADN du serial violeur correspondent au dénommé K., bien connu des forces de l’ordre du canton. Mais personne n’en prend connaissance ce soir-là. Cette information explosive «dort» en quelque sorte dans un tiroir jusqu’au lundi suivant.
Samedi 30 août vers 18h, K. est interpellé. Contrôle de routine. Il est relâché presque aussitôt. Et c’est dans la nuit de samedi à dimanche qu’il viole sa troisième victime, la mère de famille de 50?ans.
Cette dernière agression aurait-elle pu être évitée? La police a-t-elle réagi suffisamment vite? Nous avons posé la question à l’inspecteur Glassey: que se serait-il passé si la Criminelle avait pris connaissance de cet élément vendredi en fin d’après-midi déjà?
«Nous aurions tout de suite lancé la chasse à l’homme que nous avons initiée le lundi suivant, répond-il. Aurait-elle donné un résultat immédiat? Aurions-nous pu arrêter cet individu aussi vite? Je n’en suis pas certain.» Ce n’est finalement que le lundi 1er septembre que la «chasse à l’homme» est lancée à l’encontre de celui que les policiers qualifient de «prédateur».
Eviter de nouvelles proies
Les inspecteurs veulent le neutraliser au plus vite. Ils craignent que K. ne récidive et ne fasse de nouvelles victimes. Il sera arrêté le mercredi suivant, 3 septembre, au Jardin anglais. Il n’oppose aucune résistance lors de son interpellation.
(cf)
Témoignage
Comment la dame de 93?ans a évité le pire. Un témoin raconte.
La dame de 93?ans qui a été agressée par le serial violeur dans son immeuble des Pâquis le 19 août 2008 a eu de la chance dans son malheur. Un passant l’a vue entrer dans le bâtiment avec un individu dont la tête ne lui revenait pas. Au lieu de passer son chemin, il a demandé de l’aide à une personne d’un certain âge travaillant pour une boutique de Caritas tout près de là.
Ecouter aux portes
Cette dernière raconte: «Il m’a dit que quelque chose clochait. Nous avons trouvé le code de l’immeuble, nous sommes montés au premier étage. Et j’ai fait une chose que je ne dois pas faire… J’ai écouté aux portes. Mais ça a été payant, la dame appelait au secours. J’ai frappé à la porte. Son agresseur m’a demandé qui j’étais. Je me suis mise de côté pour qu’il ne me voie pas par le judas j’ai continué à frapper. Au bout d’un moment, il est sorti, il m’a bousculée et il s’est enfui. Je suis entrée dans l’appartement. La dame avait déjà enjambé la fenêtre et se trouvait sur la marquise. Je l’ai appelée pour la faire revenir. Mais elle ne m’a pas écoutée, elle avait trop peur. A ce moment-là, les gendarmes sont arrivés.»
En équilibre sur la marquise
Le témoin tente d’oublier tout ça. Cette affaire l’a vraiment marquée, mais elle assure: «Si c’était à refaire, je le referais sans hésiter.» Il semble que depuis cette marquise où elle s’était courageusement aventurée, la nonagénaire avait tenté d’alerter une voisine qui buvait un café dans sa cuisine. Sans succès.
CF