Cela sentait l’affrontement depuis des mois, c’est une réalité depuis hier soir. La bataille sur les nouveaux horaires des commerces genevois est entrée dans sa phase parlementaire. Le Grand Conseil a commencé à 21?heures à se déchirer sur ce projet. Mais brièvement puisque le dossier a été renvoyé en commission afin d’examiner s’il y a lieu d’en faire une loi «à l’essai». Ce n’est que partie remise en avril ou mai, tant les fronts semblent figés.
L’objectif de la droite, largement majoritaire, est d’autoriser les magasins à ouvrir chaque jour de la semaine jusqu’à 20?heures et le samedi jusqu’à 19?heures. Pour faire bonne mesure, la droite accorde quatre dimanches d’ouverture par an, dont deux fixés avant Noël.
Demande de l’économie
L’initiative vient clairement des associations professionnelles des commerçants. Unis, petits commerces et grandes surfaces ont trouvé avec l’Entente un relais politique «naturel» pour transformer en loi leur demande. L’UDC a suivi le mouvement en Commission de l’économie, de même que le MCG. Autant dire que les 32 députés socialistes et Verts (sur cent élus) n’ont aucune chance de faire échouer le projet à ce stade.
La revanche se jouera toutefois en votation populaire. Les syndicats SIT et Unia n’ont plus l’ombre d’une hésitation (lire ci-dessous). Ils rejettent cette extension de l’horaire cadre des commerces pour protéger les conditions de travail des vendeuses. Ils affirment également que les patrons n’ont jamais voulu réellement négocier avec eux. Contrairement à ce qui s’était passé il y a dix ans, lorsque la loi actuelle avait été adoptée.
Les patrons livrent évidemment une autre version (lire ci-dessous). Selon eux, il n’y avait pas d’entrée en matière des syndicats. Le nouvel horaire, outre qu’il est plus lisible, répondrait à une demande des consommateurs, dont le mode de vie a changé. Pour les commerces, ce serait une question de survie que d’être mieux armés contre la concurrence.
Une loi expérimentale?
Sentant le danger, le conseiller d’Etat Pierre-François Unger a proposé in extremis d’en faire une loi à l’essai et d’évaluer ses effets après trois ans. Hier soir, le député PDC Fabiano Forte a relayé cette proposition, demandant un renvoi rapide en commission et un retour en plénière en avril.
Le radical Jacques Jeannerat, rapporteur de majorité, a décliné l’offre. Raté! La gauche et le MCG ont appuyé le groupe PDC et son magistrat, constituant une confortable majorité pour renvoyer le bébé en commission. Il faudra par conséquent attendre encore trois mois au moins pour clore ce chapitre parlementaire.
«Cet horaire est nécessaire»
Yves Menoud (en photo ci-contre, DR), président de la Fédération des artisans et commerçants (FAC), assure que les commerces n’ont pas le choix.
Ne pouvait-on éviter ce conflit avec les syndicats?
Il faut savoir que Genève est un cas particulier en Suisse en étant doté de plusieurs conventions collectives couvrant le commerce.
L’horaire actuel des ouvertures est ainsi le fruit d’un consensus trouvé avec les syndicats en 2000. Mais ces trois dernières années, les choses ont évolué et les syndicats ont refusé d’entrer en matière sur nos demandes. C’est pour cela que nous sommes allés de l’avant en trouvant des relais politiques.
Qu’est-ce qui a fondamentalement changé?
Il y a tout d’abord le besoin de s’adapter à l’évolution du mode de vie des Genevois. Un sondage montre que 20% des salariés de ce canton terminent leur travail après 19?heures. Mais nous devons aussi pouvoir lutter à armes plus égales avec les commerces pour qui les horaires sont plus souples.
Pouvez-vous préciser?
Il y a les shops des stations-service, les dépanneurs, les commerces de la gare et de l’aéroport. Cela fait du monde. Et puis il y a bien sûr la France voisine, où les commerces peuvent fermer à 21?heures.
Le commerce genevois n’a-t-il pas regagné des parts de marché par rapport à la France?
Oui, c’est vrai. Le taux de change n’est plus aussi avantageux. Du reste, si cela continue dans ce sens, c’est nous qui devrons être prêts à accueillir en masse la clientèle française.
Malgré cette amélioration, vous voulez un élargissement du cadre horaire…
Parce que c’est nécessaire et pas uniquement pour les patrons. Nous avons aussi une responsabilité sociale et économique vis-à-vis de nos employés. Mais pour l’assumer, il faut s’en donner les moyens.
Que répondez-vous aux syndicats, qui craignent un affaiblissement de la convention collective?
Que nous voulons la reconduire car elle a de nombreux avantages pour nous aussi. Elle évite ainsi la concurrence déloyale et facilite les relations entre employeurs et employés. Elle donne un cadre clair. Nous avons toujours dialogué avec les syndicats et cela continuera.
«Le référendum est inévitable»
Lara Cataldi (en photo ci-contre, DR), secrétaire syndicale du SIT, explique pourquoi l’affrontement est aujourd’hui inévitable.
N’y a-t-il plus d’espoir d’un accord de dernière minute?
Nous avons continué cette semaine à formuler des propositions aux représentants patronaux. Mais si la loi est votée telle quelle, le référendum est inévitable. Les vendeuses et les vendeurs ne veulent pas de cet allongement de l’horaire hebdomadaire. D’autant qu’aucune contrepartie n’a pu être négociée.
Qu’est-ce qui irrite le plus dans ce projet?
Pour des raisons de vie familiale et sociale, les employés refusent la fermeture à 20?heures tous les soirs, qui va encore détériorer leurs conditions de travail. Et pour rien, puisqu’il n’y a plus grand monde dans les magasins à partir de 19?heures! Ce que nous voulions, c’était négocier le cadre horaire avec les patrons.
En quoi cet horaire détériorerait-il les conditions de travail?
En contraignant les vendeuses à avoir des horaires encore plus flexibles pour couvrir toute la tranche horaire. La nouvelle loi autorise trois heures et demie d’ouverture en plus par semaine, soit 67?heures. Un employé travaille 42?heures.
La suppression de la fermeture à 21?heures le jeudi n’est-elle pas une amélioration?
Sur ce point, nous sommes d’accord avec les patrons. Cette nocturne est un échec. Si nous ne nous étions pas opposés en 2002, c’est que le nombre d’heures dans la semaine était resté le même, mais réparti différemment. De plus, nous avions obtenu de meilleures conditions de travail.
Est-ce pour cela que vous vouliez lier la modification de la loi avec la négociation sur la convention collective?
Bien sûr. Il y a de grandes améliorations à apporter au niveau de la flexibilité. De plus, cette convention est fragile car son extension à tous les commerces nécessite que la moitié des commerces, représentant au moins la moitié des employés, la signe au préalable.
Utiliserez-vous le référendum comme moyen de pression durant cette négociation?
Nous employons tous les moyens à disposition pour améliorer les conditions de travail, mais il est exclu de troquer le retrait du référendum contre une amélioration de la CCT.