Coupée net, la tête se voit posée sur un linge, comme celle de saint Jean-Baptiste. Il s’agit pourtant bien d’un suicidé anonyme. L’homme a passé sur un train roulant entre Genève et Lausanne le 13 septembre 1920.
Admirable, la photo a été prise sur un grand cliché de verre, dans le cadre d’une enquête. Son auteur, le criminologue Rodolphe R. Reiss (1875-1929), ignorait bien sûr que, nonante ans plus tard, elle deviendrait un objet de pure délectation esthétique.
La Comédie reprend aujourd’hui une toute petite partie (18 photos sur 100) de l’exposition Le théâtre du crime, qui a fait sensation à l’Elysée en 2009. Il s’agissait pour l’institution lausannoise de marquer les 100?ans de l’Institut de police scientifique vaudois, créé par l’Allemand Reiss. Cette dernière recèle en effet un trésor. Il s’agit de 15?000 images créées dans le cadre judiciaire. Assassinats, incendies criminels, suicides suspects, rien ne devait échapper à la caméra.
Un matériel lourd
Reiss était-il conscient de créer aussi des œuvres d’art? Sans doute. Comme le rappellent Daniel Girardin, de l’Elysée, et Christophe Champod, responsable de la collection policière, l’homme a écrit sur son travail. Il utilisait un matériel professionnel de pointe. Il faut en effet imaginer à chaque fois une expédition en fiacre puis en automobile, avec des caisses de plaques de 20?centimètres sur 25, un appareillage lourd et des éclairages au magnésium.
A l’époque, les photos n’étaient pas montrées au public. C’est à peine si certains portraits de cadavres, dûment ramenés à une feinte vie, se voyaient présentés à des proches pour identification. Tirés en tout petit, les clichés ne sortaient pas des dossiers d’instruction.
Une forme moderne
Ici, pour en faire ressortir à la fois les centaines de détails et donner une apparence actuelle, l’Elysée a opté pour d’immenses panneaux, comme ceux des galeries d’art. En dépit du caractère «rétro» que prennent des intérieurs pauvres datant du temps de Fantômas (1911) ou de Judex (1916), c’est du coup la modernité des œuvres qui ressort.
Nous ne sommes pas loin des amoncellements de débris humains (réels) proposés par Joel-Peter Witkin ou des photos prises à la morgue par Andres Serrano. La mort revient très fort dans les expositions de 2010.
Celle de la Comédie, qui évoque par ailleurs une époque où les familles n’hésitaient pas à faire portraiturer un membre fraîchement décédé, fait donc partie d’un courant. Notons juste que la Comédie n’en montre que les images les plus sages.
«Le théâtre du crime». Jusqu’au 21 février. Théâtre de la Comédie, boulevard des Philosophes. Foyer. Ouvert le lundi de 13?h à 18?h, du mardi au vendredi de 10?h?30 à 18?h et les soirs de spectacle.