Ils seront trois cents dès lundi, à se répartir dans quatre salles d’Uni Mail. Trois cents personnes sérieuses et motivées. Venus du monde entier pour entendre des exposés et discuter entre eux, les papyrologues ont payé leur écot. «Nous n’avons pas les moyens d’inviter», précise Paul Schubert, qui est, avec quelques complices, la cheville ouvrière de ce congrès triennal d’une semaine, tenu en quatre langues. C’est en 1930 que le premier congrès s’est déroulé à Bruxelles. Le septième a eu lieu à Genève en 1952. Entre-temps s’était constituée l’Association des papyrologues, regroupant les gens actifs en ce domaine. «Cela permettait, après la guerre, d’exclure certaines personnes. La papyrologie était, et reste, une discipline très germanique.» Vous suivez mon regard.
Textes en grec
Cette cooptation n’offre que du bon pour Paul Schubert. «Nous formons un petit milieu très solidaire.» Il n’y a pas d’enjeu économique et nécessité fait loi. «Quand les papyrus se sont retrouvés sur un marché antiquaire encore libre, au Caire ou à Alexandrie, les scientifiques les achetaient en vrac. Autant dire que le début d’un texte conservé à Vienne peut se trouver à Ann Arbor, dans le Michigan, et la fin à Berlin.» Comment en est-on venu à s’intéresser à ces textes, majoritairement rédigés en grec, qui succédaient aux papyrus pharaoniques? «Il y a eu comme un coup de tonnerre quand une masse incroyable de documents est apparue à Soknopaiou Nesos, vers 1880. Certaines couches étaient épaisses de plusieurs mètres.» Des découvertes extraordinaires ont alors été faites. Citons la Constitution d’Athènes par Aristote, qui avait échappé aux copistes du Moyen Age. «Il y avait en fait trois grandes catégories de textes», poursuit notre interlocuteur. Il se retrouvait d’abord des copies d’œuvres bien connues, comme celles d’Homère, «que lisait alors tout écolier». Mais se glissait aussi çà et là des créations littéraires jugées perdues. Ont ainsi émergé plusieurs poètes lyriques. «Ils étaient à l’époque chantés. C’est un peu comme si nos descendants retrouvaient les paroles des Beatles sans la musique.» Un grand auteur est sorti de l’ombre: Ménandre. «Les trois comédies retrouvées se trouvent à la Fondation Bodmer.»
De gigantesques puzzles
Tous ces écrits ne nous sont pas parvenus à l’état neuf. «Il faut voir les textes comme des puzzles. Il s’agit d’ajuster les pièces en utilisant ses connaissances linguistiques et des éléments de comparaison.» L’informatique actuelle aide peu. «Des renseignements sont donnés par les fibres, de largeur inégale. Nous les utilisons comme des codes-barres.» La traduction et la publication peuvent suivre. Lentement. «Vienne, qui possède l’une des collections les plus riches au monde, pense avoir encore pour trois cents ans de travail.»Mais revenons au contenu de ces textes en lambeaux. «L’immense majorité reste constituée de documents quotidiens. Il y a des recours en justice, des contrats, des pétitions.» L’ensemble donne un instantané de la vie quotidienne des riches, les pauvres ne sachant à l’époque ni lire, ni écrire. «Les papyrus hiéroglyphiques étaient tracés pour l’éternité. Nous sommes ici face à des textes qui ne devaient en principe pas durer.»
Araméen et latin
Paul Schubert enseigne le grec ancien à l’Université de Genève. Il s’agit de la langue officielle de l’empire des Ptolémée, puis de celle de l’Empire romain d’Orient. «Mais ce n’est pas la seule langue utilisée! Il y a l’ancien égyptien, écrit en démotique, l’araméen (la langue du Christ), l’hébreu et un peu de latin. Les gens voyageaient à l’époque!» Certains documents sont en arabe. «La conquête de l’Egypte remonte à 642, mais ni le grec, ni le papyrus n’ont disparu d’un coup. Il y a eu cent ans de cohabitation.» Egyptiens et Grecs font-ils d’ailleurs partie des grands papyrologues actuels? Pas vraiment. Les premiers ont d’autres chats archéologiques à fouetter. Les seconds manquent de matériel. Un seul papyrus important a été retrouvé chez eux, vu le climat. «Les spécialistes restent avant tout anglo-saxons et germaniques, même si certains Français et des Italiens produisent des travaux remarquables.»