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«Reiss savait qu’il était aussi un artiste»

Par Etienne Dumont le 04.02.2010 à 19:01

La Comédie montre les images du criminaliste lausannois, mort en 1929. Daniel Girardin et Christophe Champod parlent de l’homme.

Coupée nette, la tête se voit posée sur un linge, comme si c’était celle d’un saint Jean-Baptiste. Il s’agit pourtant bien d’un suicidé anonyme. L’homme a passé sous un train roulant entre Genève et Lausanne, le 13 septembre 1920. Admirable, la photo a été prise dans le cadre d’une enquête. Son auteur, le criminologue Rodolphe Archibald Reiss, ne se doutait pas qu’elle deviendrait, quatre-vingt-dix ans plus tard, un objet esthétique dans le cadre d’une exposition créée par un musée.

«On peut considérer les photos de Reiss de trois manières au moins», explique Daniel Girardin, qui a monté l’exposition en 2009 pour l’Elysée de Lausanne. «La première reste bien sûr le drame humain. Mais il y a aussi le décor. L’appareil photo, à l’époque, se retrouvait rarement planté dans d’aussi pauvres demeures du canton de Vaud. Vient enfin l’aspect visuel. Si le sujet s’impose, Reiss sait à chaque fois trouver son angle et doser le bon éclairage.»

La Comédie ne reprend, dans le cadre de sa saison sur le fait divers, que 18 des 120 images montrées l’an dernier. Les moins violentes, sans doute. Mais le choix était au départ infini. «D’origine allemande, Reiss a su imposer une pratique continue à l’Institut de police scientifique à partir de 1909», raconte Christophe Champod, qui s’en occupe aujourd’hui, tout en enseignant à l’Université de Lausanne. «Si on additionne ses images et celles créées par son successeur Marc Bischoff, nous devons arriver à un stock de 15 000 images, dont 4000 seulement sont numérisées.»

Il convient d’imaginer, en regardant les grands tirages proposés au foyer de la Comédie, un travail effectué avec un appareillage lourd. Il fallait un fiacre et des assistants pour transporter le matériel. Les plaques de verre étaient de grande taille. La lumière se voyait importée. Pas question de projecteurs, même s’ils existaient déjà pour le cinéma. «Dans les intérieurs à visiter, le système n’aurait jamais tenu le coup, pour autant que les gens aient eu le courant à disposition. Tout se faisait avec du magnésium.»

Formé à Paris par le spécialiste Bertillon, Reiss avait conscience de faire de la belle ouvrage. «Il a beaucoup écrit sur son travail.» Ses images positives n’existaient pourtant que réduites à la taille des dossiers judiciaires. D’autres étaient montrées, en un peu plus grand, aux familles pour identification des corps. Très crus, ces derniers sujets ne figurent pas à la Comédie. Nous avons perdu l’habitude de voir des cadavres en photo. «Au XIXe siècle, le dernier portrait restait, en revanche, très courant.»

Naturalisé suisse, Reiss a œuvré dans le canton de Vaud jusque pendant la guerre de 14. Un travail humanitaire l’a ensuite absorbé. «L’homme est parti documenter, dans l’actuelle Serbie, les atrocités commises par les Austro-Hongrois. Il s’agissait d’alerter l’opinion publique mondiale.» Encore très connu de nos jours à Belgrade, le Germano-Suisse a fini par s’installer dans sa seconde patrie d’adoption. C’est là qu’il est mort en 1929.

Ses images accèdent donc maintenant à une autre vie. Elles se situent entre les clichés sanglants de faits divers volés aux Etats-Unis par le photoreporter Weegee dans les années 1940, et les actuelles natures mortes (à tous les sens du terme!) imaginées par l’esthète Peter Joel Witkin avec des débris de cadavres. Weegee et Witkin sont des artistes reconnus, et vendus très cher en tant que tels. Reiss subira-t-il le même sort? Sourire, un peu gêné, de Daniel Girardin et de Christophe Champod. «Nous avons une proposition de diffusion d’un important galeriste new-yorkais. Nous n’avons pas encore décidé de la réponse.»

«Le théâtre du crime», Comédie, Genève, jusqu’au 21 février. Ouvert le lundi de 13h à 18h, du mardi au vendredi de 10h30 à 18h et les soirs de spectacle.

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