Culture

Pietragalla danse Marco Polo

Par CORINNE JAQUIÉRY le 16.03.2010 à 00:00

La danseuse étoile rebelle est à Genève ce soir.

«Ze trouve plus mes bonbons.» Une petite voix résonne dans le studio de danse installé aux portes de Paris, à Bagnolet. Lola, 5?ans, sollicite sa célèbre maman, Marie-Claude Pietragalla. En une seconde, la voix ferme et le visage sculptural de l’étoile se sont adoucis. Elle se penche vers sa fille pour la rassurer. Se relève immédiatement, très droite, ses yeux noirs plantés dans les vôtres. «Après la naissance de ma fille, je n’avais plus ma place dans le répertoire classique. Il faut avoir conscience de l’image que l’on renvoie. Dans une vie de danseuse, il y a des tournants. J’ai heureusement une condition physique qui m’a permis de faire ce que je voulais. Mon credo, c’est le théâtre du corps. Le mouvement est toujours moteur, pour un texte ou bien pour une chanson.»

A entendre sa belle voix de mezzo-soprano, on l’imagine en chanteuse, poignante comme pouvait l’être Barbara. «Je me sens de grandes affinités avec elle. C’est l’artiste absolue. Comme elle, j’aime sentir les vibrations d’une scène, en prendre lentement possession avant de danser.»

Mélange des styles

Teint d’albâtre, corps de rêve, Marie-Claude Pietragalla semble survoler les années sans efforts. A 47?ans, sa discipline et son hygiène de vie lui donnent l’allure d’une jeune vestale. Depuis 2004, après son passage houleux à la tête du Ballet de Marseille (jugée trop radicale par l’institution, elle a été poussée à la démission), elle travaille et crée avec son compagnon Julien Derouault.

Ils mêlent les arts, les disciplines et les styles. «Enfant, j’étais admirative de Noureïev, mais aussi de Chaplin, de Fred Astaire ou de Bruce Lee. Plus tard, j’ai aimé les boxeurs et les pratiquants d’arts martiaux pour leur maîtrise du souffle. Chacun à leur manière, ils défient l’équilibre et la pesanteur. S’appuient parfois, comme dans la danse, sur le déséquilibre de leurs partenaires.»

Jeune danseuse à la personnalité de feu, le carcan esthétique de l’Opéra de Paris ne lui a pourtant jamais pesé. «J’aime la discipline, la rigueur. J’ai trouvé du plaisir à me fondre dans le moule. En revanche, j’ai vite senti qu’être interprète ne me suffisait pas. Je détournais les pas de cet univers très codifié. Je travaillais sur la tension, le rythme, pour y insuffler mon propre ressenti.»

A l’époque, Marie-Claude

Pietragalla propose beaucoup. Certains chorégraphes, comme Jerome Robbins, n’entrent pas en matière. D’autres, comme Béjart, adorent au contraire travailler avec la «matière» qui se trouve en face d’eux. «Maurice m’a confié des grands rôles. Il a créé pour moi Juan y Teresa, un duo avec Gil Roman. Je me sens en filiation avec lui. De la même manière, je travaille avec la jeune génération, ce qui permet de renouveler l’énergie. Et, comme lui, j’estime que la danse doit être accessible à tous les publics. C’est l’art du sensible, la poésie du corps. Il n’y a pas de danse pour une élite!» Ainsi va «La Pietra», sur la voie du mouvement… «Mais je prends des cours de chant pour rebondir un jour, qui sait…»


Vie d’étoile

- Née à Paris en 1963, Marie-Claude Pietragalla a 9?ans quand elle devient petit rat de l’Opéra. La directrice, Claude Bessy, est frappée par la force de sa présence sur scène. Entrée dans le corps de ballet à 16?ans, Marie-Claude en sera première danseuse en 1988. Elle tient les grands rôles classiques – Lac des cygnes, Gisèle. Elle est également très à l’aise dans des chorégraphies actuelles. Elle travaille avec les géants: Noureïev, Robbins, Cunningham. Maurice Béjart lui confie les rôles principaux du Boléro et du Sacre du printemps.

En 1990, elle est sacrée étoile. Elle crée sa première chorégraphie, Boromabile, en 1988. Nommée à la tête du Ballet de Marseille de 1998 à 2004, elle y mène une politique moderne, mais ses méthodes sont contestées. Elle démissionne pour fonder sa propre compagnie avec Julien Derouault. Par son «théâtre du corps», elle montre que la chair est pétrie d’autant d’histoires fortes, belles et tragiques que l’âme.
CJ
Marco Polo de Marie-Claude Pietragalla et Julien Derouault, ce soir au Théâtre du Léman, à 20h30. Billets de 42 à 139?fr.

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