Décor champêtre. Une odeur de paille, de goûter à la ferme. L’image a beau être bucolique, elle ne tient pas la route. La route vient de Genève et Lausanne. Pour une semaine, la ville s’est installée à la campagne. Avec ses carrefours, ses chasubles jaunes et ses bâtons de maréchal.
Panoplie urbaine. Les vaches ont été remplacées par des voitures. Des troupeaux à perte de vue, sur quatre et deux pattes. Les motos et les scooters ont leur enclos, 200?mètres de long, une concentration impressionnante de gros cubes. Les champs alentour ont leur nom de code, P4, P12, P16. C’est d’abord cela le parking du Paléo, un balisage méthodique du territoire à disposition, respectant à la lettre les frontières cantonales. Le nuage de poussière qui s’observe de l’autoroute n’est pas le même pour tous. Les Vaudois ont le leur (il file vers Rolle); les Genevois ont le leur (il s’étend jusqu’à Coppet).
De nuit, c’est autre chose
De jour, on se dit que l’embrouille n’est pas possible: gestion des flux impeccable, parcage au cordeau. De nuit, c’est autre chose. Le conducteur qui remonte de l’Asse est un piéton loin de sa ville et de son quartier, un errant qui cherche son véhicule. Sa mémoire lui sert de GPS défaillant. Il a vu beaucoup de concerts, croisé plein d’amis, rempli son Facebook pour une année, mais il ne sait plus, à cet instant précis, où est sa bagnole.
L’instant s’éternise. Martine et Juliette ont aimé Charlie Winston. Elles portent le même chapeau. Un panama blanc qui flotte au-dessus des carrosseries. Il est minuit, elles ont déjà fait trois rangées complètes, compté les candélabres, mais elles sont toujours à pied. Antoine aussi est à pied, il cherche sa Renault cabriolet, peinture noire (c’est malin), intérieur cuir. Non, on ne l’a pas vue, désolé.
Le désarroi des «orphelins»
L’agent de circulation, à l’angle du champ, non plus. Il raconte, avec son bel accent de Gland: «A mesure que l’on avance dans la nuit, les gens viennent vers nous. C’est la seule chose qu’ils reconnaissent: notre tunique fluorescente. On leur conseille de patienter, d’attendre que le parking se vide un peu.» Le problème, c’est qu’à 1?h du matin, le parking se remplit d’un coup. -?M?-, le bonimenteur de centre aéré, a terminé son concert sur la Grande Scène. Ses fans déferlent à travers champs. Comme un départ des 24?Heures du Mans. Le désarroi des «orphelins», éblouis par les phares, est total. Le jeu de piste, d’abord rigolo, ne l’est plus. On s’engueule, le sourire amoureux de Charlie Winston s’éloigne.
Surtout, on se raccroche à ce petit accessoire qui fait «schlack» quand il reconnaît sa portière. François, festivalier débutant, se balade avec depuis 45?minutes. Son pouce est fatigué, il est bientôt 2?h du matin. L’heure du miracle.
Tout à coup, à 50?mètres, une lueur derrière un pare-brise empoussiéré. «C’est elle, je l’ai retrouvée!» Séquence émotion: il parle de sa voiture comme Olivia Ruiz des garçons. Sa Golf s’illumine dans la nuit telle une «Miss Météore». On quitte ce couple enfin réuni et l’on retourne d’où l’on vient: la gare. Le train, c’est forcément plus simple.?