Il a 53?ans, mais l’homme tient toujours du lutin. Il faut dire que Philippe Favier ne joue pas au grand artiste, avec plein d’états d’âme et de prises de tête. Son grand thème reste pourtant la camarde, avec ce qu’elle suppose comme squelettes. «Oui, bien sûr, s’exclame le dessinateur en clignant de ses yeux bleus. Mais j’entends donner l’idée d’une mort joyeuse. Je m’amuse beaucoup en traçant tous ces petits crânes.»
Le Stéphanois («Mais attention, il y a longtemps que je ne vis plus à Saint-Etienne!») est de retour à Genève, où il a déjà beaucoup exposé. Il se retrouve chez Guy Bärtschi, où il amène sa légèreté. Avec le Français, pas besoin de camions transportant des pièces maousses. Favier sort d’un carton ses cadres où se trouvent des pages de livres anciens adroitement retouchées. «Je fréquente beaucoup les Puces.»
Les échelles de Théodor
Inaugurée ce jeudi avec la Nuit des Bains, l’exposition s’intitule Changement d’échelle. Pourquoi donc? Notre interlocuteur possède deux réponses. L’une évidente, l’autre pas. «La première, c’est qu’on utilise toujours l’adjectif «petit» en parlant de moi, alors que mon installation au Musée de Lyon faisait 200?mètres carrés.» La seconde se révèle complexe. «J’ai pensé aux échelles de Théodor (sans «e»!) Monod. A la mort du scientifique, j’ai réalisé une sculpture pour un collège portant son nom. Ses idées me trottent depuis dans la tête.»
Theodor se retrouve du coup inscrit dans des sortes de plumiers de bois, de taille géante. «A l’intérieur se trouvent des milliers de feuilles correspondant aux éphémérides. Je suis sensible au passage du temps.» Un temps relatif. Avec un large sourire, Philippe serre ainsi une vis pour comprimer les pages. «Et voilà! Je viens de changer l’échelle du temps.»
Le visiteur risque cependant de se montrer davantage séduit par les dessins que notre ami ajoute aux textes ou aux gravures. «Je remplis. Je sature.» Bref, il joue un peu le rôle de l’enlumineur du Moyen Age, avec le côté coquin que celui-ci pouvait se permettre dans les marges. «Je donne vie au papier en dessinant des morts. C’est amusant, non?»
Cet effacement correspond à la nature de Favier. «Quand il y a du texte, j’ai l’impression d’avoir mon mot à dire. J’ajoute plein de signes.» Jusqu’à l’absurde! Il y a parfois du braille gaufré. «Tout se fond dans la masse. Je me noie dans l’histoire du papier.» Disons plutôt qu’il y barbote avec délices.
Choc dans l’enfance
Mais d’où vient cette fascination pour la mort? Elle remonte à deux découvertes. «L’une noble, l’autre pas.» La première, celle que Favier sert normalement aux journalistes, c’est la révélation, à Orvieto, des fresques tracées vers 1500 par Luca Signorelli. «L’autre remonte à mon enfance. Nous allions en course d’école voir une petite crypte. Il y avait là six ou sept momies. Celle d’une femme tenant son enfant a constitué un des chocs de mon enfance.»
Un choc. Pas un traumatisme. Pendant longtemps encore, Philippe garnira d’ossements les livres qui lui tomberont sous la main. «Je m’y fais aussi discret que possible.»
Et l’homme de montrer une carte géographique, gravée vers 1800. «J’ai mis du temps pour trouver sur Internet un créateur de stylos feutres aussi fins qu’un burin.» Effectivement. Aucune différence. «Voilà. C’est ce qui me plaît.»
«Philippe Favier, Changement d’échelle», Galerie Guy Bärtschi, 3a, rue du Vieux-Billard jusqu’au 14 mai.
Site www.bartschi.ch Ouvert du mardi au vendredi de 14h à 19h, samedi de 12h à 17h. Vernissage ce soir dès 18h lors de la «Nuit des Bains».