Opéra

«Lulu» d’Alban Berg met les équipes à rude épreuve

Par SYLVIE BONIER le 04.02.2010 à 00:01

Les répétitions de l’opéra se sont déroulées dans une concentration ininterrompue.

Sous les polémiques, l’homme. A Genève, on connaît d’Olivier Py ses opéras marquants, qui ont rythmé l’ère Blanchard avec constance. Certains spectateurs n’auront retenu qu’un sentiment de «provocation» dans ses productions, où le sexe et le sang ne sauraient faire oublier l’intelligence et la beauté qui circulent sur scène.

Nous avons donc voulu voir cette fois l’homme au travail, tout au long des répétitions de Lulu, qui débute ce soir au Grand Théâtre. Et suivre les réactions des équipes, la façon de faire du metteur en scène, son style et son rapport aux autres.

Pour ceux qui l’imaginent autoritaire et capricieux, il faudra repasser. Olivier Py, aussi électrique soit-il dans son activité intellectuelle et professionnelle – on se demande comment il peut accumuler ainsi les casquettes de directeur, metteur en scène, acteur, comédien, écrivain, cinéaste et on en passe – se révèle observateur, calme, respectueux et plutôt silencieux en salle.

Ses interventions sont rapides, précises et toujours ponctuées d’encouragements et de félicitations. «Il avance dans le positif et pousse les acteurs à donner leur meilleur en les soutenant toujours», explique Pierre-André Weitz (voir ci-dessous).

Lors de la dernière répétition à la rue Sainte-Clotilde, chapeau écossais bleu turquoise vissé sur la tête, le metteur en scène se hâte vers la salle: «C’est encore le bordel, mais j’ai confiance.»

Devant lui, les chanteurs reprennent les scènes et suivent ses indications tout en mémorisant leur partie musicale avec le pianiste, le chef et son assistant. L’emplacement et les déplacements d’accessoires sont réglés. Les voix se libèrent. Tout se tient déjà.

Quelques jours plus tard, la scène du Grand Théâtre est investie, encore sans l’OSR. Sur scène, le décor bariolé, constitué d’éléments qui se déplacent sans interruption de jardin à cour pour le premier acte, avance inexorablement. En coulisses, c’est le feu. Très peu d’espace pour les techniciens et un contrôle millimétrique du déplacement des modules rendent l’air compact. «La difficulté majeure de ce spectacle, c’est la synchronisation entre la musique et le mouvement du décor. Quelques secondes en moins ou en plus et ça bloque l’action. Par exemple si la porte n’est pas encore arrivée sur scène et qu’un protagoniste doit l’ouvrir à ce moment… Le timing est très serré», avoue Chantal Graf à la régie.

En salle, l’éclatement de couleurs surprend. On est habitué à la noirceur dans les spectacles de Py. «Mais c’est la partition qui commande!, lance le metteur en scène. Nous avons voulu représenter les douze tons qu’utilise Berg en autant de touches colorées. Et comme il joue avec cette palette dans l’excès, l’univers de l’expressionnisme semblait une évidence. Ce débordement sonore doit aussi se voir. Et dans Lulu, on ne peut que plonger dans la couleur jusqu’au cauchemar.»

Lors de la première scène-orchestre, le chef Marc Albrecht confirme à sa manière cette lecture de l’œuvre qu’il dirige pour la première fois. «Lulu demande un travail d’analyse de fond. La profusion de séries à mettre en place pour comprendre cette énorme partition, si riche et fouillée, nécessite une grande attention aux couleurs.»

«C’est un peu comme les couches d’un oignon à dégager et remettre ensemble. Et à la fois, il y a beaucoup de sensualité et de chaleur dans l’écriture orchestrale. Olivier Py a toujours la musique dans l’oreille et ne va jamais contre», poursuit-il.

Sur scène, les chanteurs se donnent eux aussi jusqu’à l’ivresse. Il n’est pas question de jouer et de chanter à moitié. Un pareil engagement donne la mesure de la complexité musicale. Mais aussi de l’importance de ce qui se joue sur scène: la traduction, en sons, en paroles et en images de la tragédie d’une déchéance, dont Py et son équipe traduisent la terrible humanité.


Pierre-André Weitz, le complice

Sans lui, le monde d’Olivier Py ne serait pas ce qu’il est. Le décorateur et costumier Pierre-André Weitz œuvre en symbiose avec le metteur en scène depuis plus de vingt ans. Leur complicité va bien au-delà de la collaboration professionnelle: elle se définirait plutôt comme un accord parfait. D’abord, il y a une esthétique commune, où le noir – couleur par excellence de Pierre Soulages, auquel les deux artistes se réfèrent comme à un père – se décline en termes de lumières, de matières, de contrastes et de rayonnement. Une teinte dont ils savent pourtant s’extraire sans réserve quand l’ouvrage le demande.

Ensuite se définit une philosophie partagée. Celle de l’œuvre d’art comme révélateur, réenchantement ou questionnement du monde. L’architecte d’origine connaît tous les métiers de la scène pour les avoir pratiqués. Sortir de l’ombre ne l’intéresse pas.

«Parler de l’œuvre, il n’y a que cela qui compte. Ce qu’elle propose, d’où elle vient historiquement et culturellement, et comment elle résonne dans notre vie, est le seul but de notre travail, explique-t-il. Lulu est un ouvrage qui s’inscrit complètement dans le déroulement orchestral du temps et l’éclatement des couleurs musicales. Ici, le vrai choc n’est pas le noir et blanc faussé par la vision du cinéma. Mais l’insoutenable vision de la mort en couleur. Sa monstruosité et la peur qu’elle dégage entraînent dans un train fantôme où les images vous assaillent et la vitesse vous dépasse.»


Pratique

«Lulu» d’Alban Berg. Opéra en un prologue et trois actes d’après Frank Wedekind.

Grand Théâtre les 4, 10, 13, 16 et 19 février à 20?h. Le 7 février à 17?h.

Dir. mus: Marc Albrecht, m.e.s: Olivier Py, décors et costumes: Pierre-André Weitz, lumières, Bertrand Killy.

Diffusion du spectacle sur la RSR-Espace 2, le samedi 20 mars à 20?h.

Location et renseignements: 022?418?31?30 ou sur www.geneveopera.ch

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