Lui, il écrit des romans. Elle, elle meurt, au terme d’une interminable chute dans un escalier. Le mari et père modèle a-t-il présidé au drame? Là-dessus, tout le monde à sa petite idée: la famille, les médias, l’appareil judiciaire. Soumis au flux de convictions contradictoires, l’écrivain se verra peu à peu destitué de lui-même.
Dans Soupçons, adapté d’un documentaire de Jean-Xavier de Lestrade, lui-même tiré d’un fait divers, il n’y a pas de personnages. Ou, plus précisément, les personnages ne sont que les saillies d’une masse soumise à des forces contraires. D’où, probablement, ce sentiment de précipitation et d’inévitable qui laisse peu de place aux caractères. Pour résister au morcellement d’un monde souvent schizophrène, Dorian Rossel choisit le groupe contre l’individu. A la consistance de la pierre, organique et complexe, il préfère un ciment fluide et malléable.
Cette option, pertinente quand elle assouplit l’univers du manga (Quartier lointain, le précédent spectacle de Dorian Rossel), s’avère moins convaincante dès qu’elle s’applique au réel. Pour qu’il y ait éclatement de l’humain, encore faut-il qu’il y ait de l’humain. Pas dupe, le metteur en scène s’en sort par une pirouette, en faisant constater par un personnage que tout cela manque d’émotion alors qu’on parle «de la mort d’une femme».
Géométrie variable
Il y a un côté orfèvre chez Dorian Rossel. Une maîtrise des rouages qui implique une économie d’affects. Il organise ses spectacles comme s’il s’agissait de figures à géométrie variable, en détournant au passage l’algèbre théâtrale. Il le fait avec beaucoup de fraîcheur et une remarquable habileté.
Cela se vérifie une fois encore dans l’ingénieuse représentation de la silhouette de la victime ou dans le recours aux effets de profondeur. Ce que Dorian Rossel balance dans ce décor modulable, c’est un grand corps malade qui ne maîtrise plus ses articulations.
Alternant les rôles et les clins d’œil, les comédiens participent de ce phénomène d’éclatement. Ils sont les instruments interchangeables d’une dissection qui écarte les chairs pour ne s’intéresser qu’au système nerveux. Jusqu’au bout, pourtant, le meurtrier présumé résistera au scalpel. Dans la foulée, il résiste également à notre empathie. C’est d’ailleurs là que se situe la principale limite de Soupçons: dans l’impression de participer à une partie de Cluedo dont les enjeux seraient exclusivement ludiques.
A force de désamorcer la charge humaine du récit, et par ricochet l’illusion théâtrale, Dorian Rossel réduit son propos à sa seule mécanique. Si belle soit-elle, il lui manque cette note de poésie et ce rien de magie qui en permettraient la mise sous tension.
? Soupçons, mise en scène de Dorian Rossel. A la Comédie de Genève, 6, bd des Philosophes. Jusqu’au 21 février. Rés. 022?320?50?01, www.comedie.ch