Autant le dire tout de suite: il n’y a plus de places à Vidy pour Raoul , le nouveau spectacle du comédien et metteur en scène James Thiérrée. Il faut passer par le marché noir pour en trouver – mais elles sont chères, plusieurs centaines de francs parfois – fait rarissime dans nos régions pour ce type de production.
Les plus assidus s’inscriront chaque soir sur la liste d’attente. Les plus patients attendront… jusqu’à février 2011 que Raoul revienne, à Neuchâtel cette fois. L’originalité et la qualité des trois créations précédentes de James Thiérée ( La symphonie du hanneton , La veillée des abysses , Au revoir parapluie ) expliquent cet engouement, comme l’efficace bouche à oreille autour de Raoul , créé à Namur (Belgique) l’an dernier.
Enfant de la balle et petit-fils de Charlie Chaplin, James Thiérrée court désormais à travers le monde, de théâtre en opéra en passant par les plateaux de cinéma. Ce saltimbanque polyvalent n’a pas pour autant attrapé la grosse tête.
L’automne passé, à la fin d’une représentation lyonnaise de Raoul, il revenait en tête-à-tête sur le processus de création parfois tortueux qui l’a conduit, tel un vagabond des rêves, dans ce nouvel univers onirique où se mêlent les mondes animal et humain.
L’adrénaline, cette drogue
«Je voulais faire un spectacle qui parle des obstacles à franchir dans la vie, même mentalement. De nos obsessions, nos désirs et nos peurs les plus enfouis.» Une création avec un seul personnage, mais qui n’est pas un solo. Toute une équipe travaille en effet avec lui, le plus souvent en coulisses. Elle est indispensable pour manipuler une machinerie théâtrale qui s’exhibe volontiers.
«Il y a des moments de magie, mais je ne fais pas du David Copperfield. Mes trucs sont plus basiques. L’esprit est très artisanal. Voir la mécanique des choses n’empêche pas forcément l’imaginaire de fonctionner.
»Au théâtre, ça n’a aucune importance. Cela me rapproche même des spectateurs. Je ne cherche pas juste à leur exposer un film avec des images de synthèse. Quand les barres de ma maison tombent sur scène, elles tombent méchamment. Il y a le même plaisir dans la fabrication des costumes et des animaux. Oui, on sent les points de couture du spectacle.»
Mais pourquoi l’avoir titré Raoul et pas Jean-Pierre, par exemple? «Je voulais changer par rapport aux titres précédents, plutôt poétiques ou métaphoriques. Je parle ici d’un seul personnage: pourquoi ne pas annoncer directement la couleur? Je l’avais d’abord imaginé comme dans un bocal, tournant en rond. C’est à ce moment, par association d’idées, que je me suis souvenu d’un sketch de mon père: l’histoire d’un poisson triste, neurasthénique, qui pensait au suicide en voulant se jeter en l’air. Il s’appelait Raoul…»
Pendant nonante minutes, James Thiérrée court, saute, danse, avec une souplesse et une énergie électrisantes. «Je ne fais pas d’entraînement spécifique, mais j’entretiens la machine entre deux tournées. En règle générale, c’est quand j’arrête de jouer que tous les maux ressortent
»J’ai eu un jour une tendinite à l’épaule, je ne pouvais plus lever le bras, et puis une semaine avant la première, ça allait déjà mieux, et deux jours avant, je n’y pensais plus. L’adrénaline, cette substance, cette drogue, avait fait son effet. Au milieu du spectacle, il y a des moments où je ne sais même plus comment je m’appelle. Je suis comme ça. J’ai l’impression que je fais mes spectacles pour être dans cet état-là .»
Plongée dans la solitude
CRITIQUE
Sur le plateau, un très haut tipi composé de barres métalliques, entouré d’immenses voiles de tissu blanc. Ici habite Raoul, unique personnage du spectacle de et avec James Thiérrée.
Une vie tranquille, rapidement menacée. Des bruits étranges, des visions fugaces, des bouts de décor qui s’effondrent, et le voilà fébrile, courant, se heurtant au décor, à la fois attaqué et attaquant. Est-ce une vraie menace extérieure ou une chimère, une extrapolation du propre esprit de cet homme solitaire?
Ce voyage mental, James Thiérrée le vit à cent à l’heure. Il maîtrise son art (comédie, mime, danse, acrobatie, illusion) à la perfection. Il y a des scènes qui font penser à ce fabuleux Hommage au théâtre, créé il y a des lustres par le Biennois Peter Wyssbrod; des éléments de scénographie semblent se référer à celle de Jean-Marc Stehlé, longtemps complice de Benno Besson.
Cette façon artisanale de faire croire qu’il suffit de tirer des ficelles pour que la magie opère.Ce monde-là est pourtant bien celui de James Thiérrée. On dirait à nouveau un rêve ou un cauchemar éveillé, peuplé d’étranges créatures – méduse, éléphant et poisson (conçus par sa mère, Victoria Chaplin). Il joue et livre bataille contre lui-même et les éléments, à la fois perdu et enchanté.
L’automne dernier à Lyon, les spectateurs ont retenu leur souffle durant nonante minutes, avant d’offrir à l’artiste une ovation pas moins spectaculaire que sa création.
Michel Caspary
Théâtre Vidy-Lausanne,
du 29 avril au 12 mai.
Rens. 021?619?45?45 et www.vidy.ch
«Raoul» reviendra en Suisse romande du 2 au 6 février 2011, à Neuchâtel.