«En vérité, on ne comprenait rien.» Voilà comment ça a commencé, l’aventure Koltès. Claude Stratz n’y comprenait rien. Michel Piccoli n’y comprenait rien. L’éditrice Marianne Merleau-Ponty n’y comprenait rien. Et Patrice Chéreau, celui qui allait permettre l’émergence du dramaturge après une décennie de galère, n’y comprenait rien non plus.
C’est surtout ce constat qui frappe quand on lit la biographie que Brigitte Salino, critique au Monde, consacre à Bernard-Marie Koltès. Cette absence de repères. Cette difficulté à saisir, du moins avec l’intellect. Ce désarroi, presque, que vient très vite désamorcer une sorte d’ivresse spirituelle. Une musique, puisqu’il ne s’agit pas d’autre chose, ça ne se «comprend» pas: on en perçoit simplement, mais de manière intime, la grâce accomplie.
«Un peu Rimbaud, un peu voyou»
En 1989, quand Bernard-Marie Koltès est emporté par le sida, il a 41?ans et est déjà considéré comme un classique. Probablement le dernier du millénaire qui s’achève. «Pour ma part, précisera l’auteur en 1983, j’ai seulement envie de raconter bien, un jour, avec les mots les plus simples, la chose la plus importante que je connaisse et qui soit racontable, un désir, une émotion, un lieu, de la lumière et des bruits, n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous.»
Raconter, c’est donner libre cours à la parole. Les histoires viendront plus tard. Avec Koltès, une fois encore, au départ il y a le verbe. Et avec lui la «parole-action», peut-être la réponse à une famille catholique de droite. Méfions-nous toutefois des interprétations hâtives. Tout ce qu’on peut dire, c’est que Bernard-Marie Koltès est beau. «Un peu Rimbaud, un peu voyou», comme le dépeindra le comédien Marc Betton.
Une gueule, du caractère et du talent. Assez, quoi qu’il en soit, pour devenir le dramaturge français le plus emblématique des années?80. Et aujourd’hui le plus représenté dans le monde. Est-ce que cela signifie pour autant qu’on a fini par le «comprendre»?
La publication de ses Lettres, permet au moins de soulever les boucles de l’archange et de mieux voir son regard. «La part du bien est claire, sûre, bien délimitée, mais celle du mal est imprécise, elle se déplace à tout instant, elle vous englobe sans qu’on s’en rende compte», écrit-il ainsi à sa mère en 1976. C’est dans ces zones troubles, indociles et mouvantes, que Koltès va puiser son écriture.
Une chute vers le haut
Il s’y immerge sans crainte, avec parfois même une sorte de joie sauvage. On pense alors à cette chute, à valeur de métaphore, qu’il fit lors d’un voyage à Lagos. Dans son livre, Brigitte Salino rapporte l’anecdote: «Il est tombé, on ne sait comment ni pourquoi, dans des égouts où on l’a repêché, puis lavé et brossé énergiquement. Visiblement, cela ne l’a pas inquiété. Il s’en dit même «ravi.»
Ce ravissement, qui ne doit rien au ciel mais tire plutôt ses origines d’une terre convulsive, c’est aussi ce qui permet à l’auteur de Quai Ouest d’accéder au sommet de son art. C’est ainsi que, toute sa vie, Bernard-Marie Koltès n’aura cessé de chuter vers le haut. En entraînant dans son sillage une galerie d’ombres qui continuent d’illuminer les scènes.
? Bernard-Marie Koltès, de Brigitte Salino. Ed. Stock. 354 pages.
? Lettres, de Bernard-Marie Koltès. Ed. de Minuit. 512 pages.
«Roberto Zucco» à la Comédie
«Roberto Succo a fait une trajectoire d’étoile filante.» Voilà comment, en 1989, Bernard-Marie Koltès évoque le thème de sa prochaine – et ultime – pièce. L’auteur a été sidéré par le parcours de celui qui affirmait que son «métier, c’est de tuer les gens». Après avoir vu l’avis de recherche dans le métro, il veut en savoir plus sur cette «histoire exemplaire».
Une exemplarité très particulière: à 19?ans, l’Italien Roberto Succo – devenu Zucco dans la pièce – tue son père et sa mère. Puis il se lance dans une carrière de tueur en série. Arrêté en février 1988, il fait une tentative d’évasion par les toits de la prison avant de se suicider avec une recharge de gaz. Il a alors 26?ans. «Contrairement aux tueurs en puissance, il n’a pas de motivations répugnantes pour le meurtre, qui chez lui est un non-sens», commentera Koltès. La pièce, créée à Berlin, provoquera un énorme scandale.
Vingt ans plus tard, la Comédie accueille la version de Christophe Perton, qui voit dans le Zucco de Koltès «l’assassin sublimé en figure mythique».
L’occasion, pour Anne Bisang et son équipe, d’inaugurer une thématique autour du fait divers et de rendre hommage à l’auteur disparu. Dès aujourd’hui et jusqu’au 8 décembre se tient une exposition de photo consacrée à ce dernier. Par ailleurs, un grand brunch avec François Koltès, frère de Bernard-Marie, est organisé le dimanche 1er novembre (11?h?30). Enfin, le lundi 2 (19?h), Marc Bonnant, avocat, plaidera pour Roberto Zucco.
? Roberto Zucco. Comédie de Genève. Du 28?oct au 8?nov. Rés. 022?320?50?01