Pour la deuxième fois de son histoire, le Grand Théâtre de Genève envoie un avertissement à son public avant la première représentation d’un spectacle. L’opéra de Berg Lulu, qui est encore confié à Olivier Py, se voit donc sous les feux de l’actualité. On se souvient que Tannhäuser avait subi le même traitement en 2005 pour la participation d’un acteur porno en érection sur scène.
Cette fois, une scène érotique projetée au troisième acte est à l’origine de cette nouvelle action, suite à un courrier d’abonnés inquiets. Affiché sur des panneaux à l’entrée de la salle, un avis a été en outre envoyé par courrier ou mail, inscrit sur le site Internet de l’institution lyrique de la place Neuve, et sera directement délivré à la caisse.
«Rares et inhabituelles»
Les spectateurs peuvent lire ceci: «Pour traduire les intentions du compositeur et de son inspirateur Frank Wedekind, Olivier Py et son équipe ont fait appel à des images qui, quoique de plus en plus usuelles et répandues, restent rares et inhabituelles sur une scène lyrique et pourraient choquer un spectateur non averti. Respectueux du regard de chacun ainsi que de ses opinions, il nous paraît important de vous en informer avant votre entrée en salle ou avant l’achat de votre billet. Nous déconseillons le spectacle aux personnes de moins de 16?ans.»
Ceux qui seraient découragés par l’annonce pourront se faire rembourser leur place. Les autres seront ainsi informés. C’est une façon pour le directeur Tobias Richter de se protéger légalement en cas de litige avec les abonnés désirant emmener leurs enfants mineurs au spectacle.
Jean-Marie Blanchard avait fait de même pour Tannhäuser. Pourquoi alors lancer l’annonce si tard alors que l’ouvrage était programmé depuis longtemps?
Frédéric Leyat, adjoint au marketing et à la communication du Grand Théâtre, s’en explique: «Un spectacle vivant étant toujours en transformation, nous avons attendu le dernier moment, lorsque la réalisation était aboutie, pour prendre cette décision.»
«Il existe une exception culturelle»
Pour Christian Pirker, avocat au Barreau de Genève, l’avertissement du Grand Théâtre n’est pas «inopportun», car «il permet au spectateur de prendre une décision éclairée».
L’homme de loi est en revanche plus circonspect concernant l’évocation de l’article 197 du Code pénal suisse, cité par Daniel Dollé, conseiller artistique et dramaturge au Grand Théâtre, dans un entretien au Temps. Cet article indique notamment que la loi punit ceux qui rendent accessibles des images ou représentations pornographiques à une personne de moins de 16?ans.
Une question d’interprétation
Christian Pirker s’interroge: l’article a-t-il fait l’objet d’une lecture complète? «En Suisse, le droit est bien fait puisqu’il existe une exception culturelle», remarque-t-il. Elle figure dans l’alinéa 5, qui stipule que ne sont pas considérés comme pornographiques les «objets ou représentations» qui ont «une valeur culturelle ou scientifique digne de protection».
«Après, c’est une question d’interprétation, poursuit l’avocat. Et le Tribunal fédéral ne se substitue pas aux acteurs du monde de l’art. Comme il s’agit d’Olivier Py, je vois mal pour ma part comment on pourrait mettre en doute le caractère culturel. Son spectacle s’inscrit dans une démarche constante.»
Crainte des procédures
Aussi légitime soit-elle, l’initiative de Tobias Richter pourrait bien relever d’une forme de «surassurance». «On a le sentiment d’une crainte un peu excessive de la machine judiciaire, constate Christian Pirker. Mais cela tient aussi au climat actuel.» Et de citer le cas de l’exposition Controverse, que certains pays refusent d’accueillir par peur d’éventuelles poursuites judiciaires.
«Il y a depuis quelques années une pression énorme sur les acteurs culturels, relève encore l’avocat genevois. Toutes les personnes qui désirent assumer finissent par avoir une crainte procédurale. Donc, il y a une surassurance qui peut confiner à l’autocensure. En Suisse, on est très bien loti, il existe une liberté de création. Mais on subit un peu le courant des pays voisins qui n’ont pas cette exception culturelle.»
Tout en trouvant la «démarche saine», Christian Pirker considère toutefois que «l’avertissement n’est pas utile juridiquement». On peut dès lors se demander si Daniel Dollé, en brandissant l’article 197, n’a pas commis une maladresse. Sauf à croire qu’il considère le travail d’Olivier Py comme dépourvu de «valeur culturelle»…
Lionel Chiuch
«Le public sait à quoi s’en tenir»
Lorella Bertani, présidente du conseil de la Fondation du Grand Théâtre, n’a pas pu assister mardi soir à la générale de Lulu. Elle ne saurait donc se prononcer sur le spectacle. Elle a toutefois accepté de réagir à certaines critiques anticipées concernant la mise en scène d’Olivier Py.
Ainsi, la lettre envoyée par Gabriel de Candolle – gynécologue genevois engagé dans la médecine de la reproduction – à la Fondation et à la direction du Grand Théâtre (avec copie à la Tribune de Genève): «Je me réjouis d’assister au spectacle en tant qu’abonné fidèle depuis plus de vingt ans. Toutefois, la mise en garde du Grand Théâtre me fait craindre que comme à son habitude, M. Py nous fasse subir des scènes dignes d’un cabaret sordide pour clientèle confidentielle et frustrée. Je ne suis pas facile à choquer et pourtant les mises en scène d’Olivier Py m’ont à plusieurs reprises gâché le plaisir du spectacle.»
Lorella Bertani rappelle, en préambule, que «le conseil de la fondation n’a pas son mot à dire quant aux choix artistiques effectués par le directeur de l’institution. Nous avons un rôle de tutelle, précise-t-elle, qui consiste notamment à vérifier que les comptes jouent et que le personnel soit bien traité. Nous n’avons pas à nous prononcer sur la qualité artistique des spectacles.»
Pas de provoc gratuite
L’avocate tient pourtant à rappeler qu’«Olivier Py est un homme intelligent, extrêmement cultivé, un grand professionnel. On peut ne pas approuver ses codes artistiques, mais on ne saurait l’accuser de faire de la provocation gratuite.» Elle concède: «Je peux comprendre que certaines choses choquent. Mais en prenant un billet pour un spectacle mis en scène par Olivier Py, le public du Grand Théâtre sait à quoi s’en tenir.»
Lorella Bertani relève que La trilogie du diable du même créateur a fait un triomphe l’année dernière à Genève. Et que sa Damnation de Faust, huée il y a cinq ans, a été ovationnée en 2009. «Allez y comprendre quelque chose!» conclut la présidente avec humour.
Ce qui est certain, c’est que la billetterie du Grand Théâtre a attrapé la fièvre. Depuis lundi, les ventes grimpent en flèche!
Pascale Zimmermann