Festival Voix de fête

La chanson française change de nationalité

Par FABRICE GOTTRAUX le 03.03.2010 à 00:00

Exemple avec Voix de Fête, où le rap s’invite aux côtés de la pop de boulevard et du rock poétique.

Du 3 au 14 mars a lieu le douzième festival Voix de Fête, entre Palladium, Casino Théâtre, Chat Noir et plus encore (voir notre carte). La manifestation fait office de fleuron de la chanson française en terre helvétique, dit-on. On pense groupes festifs, verbe alerte et concerts en format intimiste, nécessairement acoustique. C’était, lors des éditions passées, les représentants historiques de ladite «Nouvelle scène française», la NSF, tels que les Têtes Raides ou Bénabar. Cette année, ce seront leur descendants Emily Loizeau (le 5 mars au Palladium) ou Cœur de pirate (le 11 au Casino Théâtre).

Cependant, à bien y regarder, on constatera que d’une part, hip-hop, funk et reggae s’immiscent de plus en plus dans la programmation. Deux soirées cette année. Et que, d’autre part, l’anglais fait son nid dans l’affiche. Nous voilà bien loin de la NSF citée plus haut, dans le sillage de laquelle est né Voix de Fête. C’est que les choses ont bien changé depuis.

«Au-delà de la chanson, ce que nous défendons, ce pourquoi nous faisons un tel festival, c’est la francophonie», commente Roland Le Blévennec, directeur de Voix de Fête. Chanter, slamer ou rapper, peu importe. «La chanson, c’est quoi, sinon de la poésie mise en musique? C’est un art traditionnel qui date… Même Jésus-Christ chantait dans sa baignoire!»

Cela dit, on aurait bien voulu titrer «Vie et mort de la NSF». Histoire de dire qu’une mode est bel et bien révolue. Et que, surtout, la chanson en question n’a plus grand-chose à faire avec une certaine tradition classique, française de surcroît. Roland Le Blévennec rebondit: de «nouvelle scène», il en voit une. Pas en Europe mais au Canada. Là sont les revendications les plus fortes liées à la langue, dit-il. Très sourcilleux lorsqu’il s’agit de défendre leur identité francophone, les Canadiens redécouvrent l’usage… de l’anglais, n’hésitant plus à en faire des chansons.

En somme, voilà le chemin identique mais à l’inverse de ceux qui, hier sur le Vieux-Continent, ont décomplexé leur usage du français. Cela a concerné les groupes festifs, aujourd’hui en perte de vitesse. Mais aussi pléthore de musiciens pop bien en place, ravis de s’en prendre aux alexandrins traditionnellement honnis.

Alors, osons. La Nouvelle scène française n’est plus. Vive la chanson francophone, électrique, à texte, à batterie ou à poil! Et de constater, in fine, que de renouvellement, il est toujours question en 2010: ce sont des démarches originales notamment. Ainsi d’un Rodolphe Burger, alliant dans un registre blues avant-gardiste des mots travaillés pour leur matière sonore et une recherche de sens plus impressionniste que narrative (le 5 mars au Casino Théâtre).

Et que dire de la présence accrue au festival des musiques urbaines, mardi avec Abd Al Malik, la semaine prochaine avec le reggae dancehall des Genevois Herbalist Crew ou le slam d’Oxmo Puccino? Le fond alterne groove et ballade, la contrebasse s’en mêle, les platines ont droit de cité, il n’est pas interdit de danser. La voix rejoint le flow des musiques noires américaines.

De nouveaux publics s’amènent. On jette de nouveaux ponts. Oxmo Puccino, le «Black Jacques Brel», écrit pour Pagny et Alizée. La variété n’a plus si mauvais goût. Il s’agit juste de bien l’apprêter. Comme la chanson.


Avec Tété, Molière fait du blues

En dix ans, son verbe précieux truffé de métaphores parfois cryptiques (ainsi du Sacre des lemmings et autres contes de la lisière, titre quelque peu obscure de son précédent album) l’a imposé parmi les nouvelles signatures de la chanson hexagonale. Tété manie le champ lexical comme d’autres l’archet: en virtuose. Et puisqu’en plus il n’est pas dénué de talent…

Côté musique aussi, Tété ne manque pas d’air: c’est en voyageant dans le sud des Etats-Unis que le chanteur franco-sénégalais a trouvé de quoi fourbir son 5e disque, Le premier clair de l’aube (CD Sony). Rencontre avec le Black qui met du blues dans la langue de Molière, sur scène, en compagnie d‘Emily Loizeau ce vendredi à Voix de Fête.

Lorsque Tété sort ses boots et sa chemise à carreaux, on entendrait presque les guitares crasseuses du Delta. Certes, Tété n’est pas Charley Patton. Il n’a pas cette prétention: «Ce qui m’a amené au blues, c’est la découverte aux Etats-Unis d’une grosse scène néo-acoustique, dans laquelle j’ai pu jouer. Ça a été l’occasion de voir comment les musiciens travaillent. Moi qui me définissais plus dans une veine folk blues, je me suis dit que je n’y connaissais pas grand-chose. Voilà quelle a été mon école. Travailler le blues avec des gens du sérail, c’est comme aller en France pour découvrir les vins. Là, on sait comment servir, comment boire. Là, on sait ce qui déborde ou pas.»

Tété, on le verrait bien comme un Ben Harper à la française: «Pourquoi pas. Cela dit, des Ben Harper aux Etats-Unis, ce n’est pas ce qui manque. Avec toutes les variantes possibles de styles. On retient Ben Harper. C’est le seul à avoir passé l’océan.»

Pourquoi écrire les paroles en français? «J’ai commencé en anglais, c’était ma référence. Ça permet d’être littéral et d’entonner Je me suis levé ce matin, j’avais mal aux pieds. Le français, j’ai commencé par jeu. Et puis un jour, le public, unanime, m’a fait savoir qu’il ne comprenait pas les textes anglais…» Ainsi soit il. Désormais, Tété chante en français «de Navarre, de naguère ou bien d’ailleurs». C’est beau la poésie.

Vendredi 5 mars, Palladium

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