Son petit visage triangulaire s’éclaire dès qu’elle sourit. Or, Catherine Fuchs s’illumine en parlant de La beauté du geste. Il faut dire qu’elle a longtemps porté ce roman. «J’en ai écrit une première version en 2001. J’avais alors été déçue par mon texte.» Après quelques versions supplémentaires, la structure du récit a gagné en densité. «Au départ, je décrivais les choses tout en les expliquant. C’était lourd. Il faut laisser une place au lecteur.»
La beauté du geste («le titre m’est venu avant même de rédiger la première ligne») est un livre unanimiste, ou plutôt polyphonique. Normal! Il se déroule le temps d’un concert genevois à la cathédrale, où se donne la Messe en Si de Bach. Les cinq protagonistes féminines sont là. Certaines sur scène. Les autres dans le public. Des souvenirs peuvent affleurer. «La musique laisse davantage de place pour le va-et-vient de la pensée que le théâtre ou le cinéma.»
Projection partielle
Si Catherine nous parle de musique, ce n’est pas seulement pour ça. La Genevoise («j’adore cette ville, qui se situe au nord l’hiver et au sud l’été») se partage entre l’écriture, le hautbois et l’enseignement. «Je me sens fascinée et angoissée par le passage du temps. Il faut lui conférer un sens. La musique peut en donner un, dans la mesure où elle est liée à l’instant. Par définition, une note tue l’autre.»
La romancière a commencé par créer ses personnages. Cinq femmes en crise dans la quarantaine. «Sans remise en question, pas de progression, donc pas d’histoire.» Elles ont gardé cet âge qui était au départ celui de Catherine, même si le livre a mis une décennie à paraître. «Je n’allais pas les vieillir, même si elles me correspondent moins aujourd’hui.» L’auteure s’est en effet projetée dans plusieurs d’entre elles. «S’incarner dans deux sœurs permet d’explorer ses contradictions.»
Le mot qui revient
Ces cinq femmes sont des intellectuelles. L’une enseigne. La seconde pratique la médecine. La troisième fait du journalisme. Venue de Hongrie, la quatrième joue du violoncelle. La cinquième donne des leçons de musique. «Ces métiers se sont imposés à moi. Il fallait aussi que mes personnages entrent en contact.» A leurs côtés vivent les hommes, dont un impérieux chef d’orchestre italien. Ce médiocre cristallise mystérieusement les passions, «Normal! Un chef attire les regards.»
L’action peut donc avancer par petites touches. Les chapitres restent minuscules. Le dernier mot de l’un devient souvent le premier du suivant. «Une discipline que je me suis imposée. La reprise d’un terme me permet de changer de personnage, tandis qu’une phrase nouvelle indique une rupture dans le temps.» Le lecteur le sentira-t-il? «Je ne sais pas, mais j’apprécie l’idée.»
A la fin de ce récit bien conduit, le concert se termine. Certaines histoires sont d’évidence conclues. D’autres pas du tout. Une clarté que s’était fixée Catherine Fuchs. «Je suis consciente que les auteurs romands, et d’une manière plus générale les écrivains francophones, ont des problèmes avec la narration depuis que le nouveau roman l’a fracassée dans les années 60. Je ne voulais pas tomber dans ce travers.» Mission accomplie!
«La beauté du geste», de Catherine Fuchs aux Editions Bernard Campiche, 328 pages.