Soleil ou pas, on gèle sur Plainpalais. Bonnet vissé sur le crâne, Romain Legros n’est pas du genre à renoncer face à la bise. Aux rares passants qui se risquent sur la plaine, il tend son journal: huit pages de photos des ouvriers du chantier, immortalisés à la manière des magazines people.
«L’idée, c’était de bosser sur la distance avec les ouvriers, commente le jeune homme. C’est ce qui m’a amené à travailler au téléobjectif, comme le font les paparazzis.» Romain Legros n’est ni syndicaliste du bâtiment ni photographe à Ici Parpaing. Il œuvre simplement, comme quatorze autres élèves de la Haute Ecole d’art et de design-Genève (HEAD), à redonner des couleurs et une âme à la morne plaine.
Installations éphémères
Quelques minutes plus tôt, Rémy Pagani, le maire de Genève, a précisé les grandes lignes de l’opération, baptisée «Plaine/Off». «L’espace public ne doit pas être un simple lieu où les gens transitent mais aussi un lieu où ils peuvent se sentir bien», explique-t-il notamment. Avant d’ajouter que ce type d’interventions éphémères peut favoriser la réflexion «sur notre condition humaine».
Pas de calculs, donc, mais de la transcendance. Le premier édile réfute l’idée d’une volonté politique destinée à rendre populaires des travaux qui parfois exaspèrent les citoyens. Lesquels ont jusqu’au 30 juin pour profiter de cette incursion de l’art dans l’univers des pelleteuses et du granit rouge.
«Nous voulons travailler avec les gens qui passent, mais aussi avec les ouvriers et les gens du marché, assure Jean Stern, le coordinateur du programme. Notre volonté est d’appeler au dialogue entre chacun.» En attendant, pour favoriser le contact, des bols de soupe sont proposés aux badauds tandis qu’un musicien revisite avec bonheur le répertoire de Bob Dylan.
Malgré le froid, l’ambiance est bon enfant. Juchée sur le toit d’une cabane de chantier, Marie Bucheler parle de son projet, intitulé «De l’ombre aux néons». «J’ai choisi de jouer avec le concept de l’ombre, relève-t-elle. Mon but est de recréer un questionnement entre les usagers de la plaine et les néons.»
Grand trou noir
Comme les autres, il lui a fallu se soumettre à un cahier de charges – ne rien mettre sur les arbres, ne pas intervenir sur le chantier, etc. – que chacun s’est empressé de détourner. Deux grands axes ont cependant été respectés: la perméabilité, afin que les gens se rendent compte qu’il se passe quelque chose derrière les palissades, et l’infiltration, en optant pour des installations discrètes.
Bref, il s’agit de suggérer plutôt que d’imposer. Au travers d’une archéologie imaginaire (Aline Morvan), d’une pépite d’or (Elodie Brémaud) ou encore d’un panneau directionnel (Florent Meng). Sans oublier cette porte qui, peut-être, s’ouvre sur un Plainpalais underground (Aurélie Menaldo). Un accès improbable à ce grand trou noir d’où surgit la poésie de Lili Weiss.
D’autres surprises attendent ceux qui désirent «vivre la plaine de Plainpalais autrement». Un petit dépliant, disponible au Mamco, leur rendra la déambulation moins aléatoire…