C’est un questionnement obstiné. Pendant quatre heures et demie, en polonais surtitré, le spectacle composé par Krysztof Warlikowski sur un assemblage de textes classiques et contemporains scrute l’héroïsme et fouille la culpabilité.
A raison d’incursions obstinées dans l’Histoire et son lot de chefs-d’œuvre littéraires et de figures héroïques, le metteur en scène polonais a créé l’événement et suscité la polémique au dernier festival d’Avignon: (A)pollonia remettait l’antisémitisme et le nazisme au cœur d’un débat occulté en Pologne dans les années?50.
«C’était tabou à cause de la rupture des relations diplomatiques entre Israël et Varsovie par les Soviétiques», expliquait le metteur en scène dans la presse cet été. Avec ce spectacle-choc, qui mélange les époques, les mythes et les histoires réelles, un des créateurs les plus torturés et doués de sa génération (il a 47?ans) ravive les plaies dont on ne guérit pas. Les siennes, mélangées à celles de l’humanité, qui toutes sont ancrées dans la culpabilité et la douleur de l’impuissance face à l’intolérable. Avec son cortège de conséquences, intimes ou sociales.
Que ce soit la mort, le mal, la guerre, la violence politique, la torture mentale ou le poids écrasant de la morale, Krysztof Warlikowski fait feu de tout bois. Pourvu qu’il brûle à vif. «Je ne peux concevoir le théâtre comme un divertissement ou un acte esthétique. Il doit se nourrir de la vie concrète, de la souffrance, et bouleverser les codes en vigueur. Il faut gratter là où ça fait mal, là où la laideur de l’homme se dissimule, pour réveiller les consciences», assène-t-il sans relâche lorsqu’on l’interroge sur le sens de son travail.
Ses études de philosophie et d’histoire ne sont pas étrangères à cette conception radicale du rôle de l’artiste dans la société. Et sa collaboration avec Peter Brook et Krystian Lupa creusent la voie dans le même sillon: celui de l’éveil artistique. Résultat: l’invitation à la Comédie d’(A)pollonia va ranimer un sujet dérangeant, en collaboration avec le Théâtre Forum Meyrin.
Convoqués dans une vaste d’épopée tissée en patchwork, les héros antiques d’Euripide et Eschyle (Iphigénie, Agamemnon, Clytemnestre, Oreste, Alceste, Thanatos, Apollon, Héraklès, Phérès et Admète) se relaient autour du thème disséqué du sacrifice.
Leur répondent les voix d’Amal, personnage central du Bureau de poste de Rabindranath Tagore (l’enfant, condamné, se fait raconter par sa grand-mère le monde qu’il aimerait parcourir) et d’Apolonia Machczynska-Swiatek, qui fut fusillée pour avoir abrité des juifs chez elle à plusieurs reprises. Quel sens donner au sacrifice, à la vie, à l’héritage historique et au don de soi? Les questions de Warlikowski, lancinantes, vont ébranler le BFM.
Du 12 au 15 janvier au BFM à 19h. Renseignements: 022?320?50?01. www.comedie.ch