Le conflit fait place à la discussion à la Praille. Le Conseil d’Etat a annoncé hier que l’avant-projet relatif au déclassement du secteur Praille-Acacias-Vernets (PAV) serait modifié. C’est le fameux texte qui avait été soumis aux parlements des trois communes concernées: Genève, Carouge et Lancy. Toutes trois avaient donné leur bénédiction, moyennant quelques bémols. En ville, ce préavis positif du Conseil municipal avait donné lieu à un référendum, lancé par une partie de la gauche, les syndicats et l’Asloca. Mais puisque le texte est appelé à changer, la consultation est caduque. Idem pour le référendum qui l’attaquait. Le scrutin populaire, programmé d’abord en novembre, puis reporté en mars, est donc annulé.
Reculer pour mieux sauter
Les modifications à apporter à l’avant-projet sont en cours de discussion avec les référendaires et les communes. «Il y a une volonté commune d’aboutir à un accord, assure le conseiller d’Etat chargé des Constructions, Mark Muller. On perd un peu de temps en discutant, mais c’est reculer pour mieux sauter, et pour le faire ensemble.» «L’état d’esprit est bon», confirme Sylvain Lehmann, l’un des représentants syndicaux à la table de négociations. «Le temps que l’on prend pour discuter sera gagné par la suite, renchérit le maire de Genève, Rémy Pagani. Il y a tant de façons de bloquer un tel projet.»
Un emploi, un logement
Selon Mark Muller, les discussions, dont le contenu est confidentiel, portent davantage sur des proportions que sur des chiffres. Et selon nos informations, les quatre réunions qui ont déjà eu lieu ont permis de dégager un premier consensus. L’avant-projet remodelé inclura le principe que pour chaque nouvel emploi créé à la Praille, on prévoira un logement neuf. «Ce principe est à la mode, et nos derniers chiffrages n’en étaient guère éloignés», confirme à demi-mot Mark Muller. «C’était la demande la plus importante à mes yeux», se réjouit Rémy Pagani, maire de Genève. «Le canton a plus d’emplois que de travailleurs, ce qui engendre des flux de pendulaires, explique Sylvain Lehmann. Avec le principe d’un emploi pour un logement, on ne corrige pas le déséquilibre. Mais au moins ne l’accentue-t-on pas.»
Le magistrat carougeois Marc Nobs est moins réjoui: «Ce principe est dogmatique, tonne le radical. Carouge, qui a accueilli 2000 emplois avec Pictet et Japan Tobacco, n’aurait jamais pu créer autant de logements en parallèle. En outre, le périmètre se répartit sur trois communes: lesquelles hériteront des logements sociaux, lesquelles des emplois?»
Maîtrise du sol
L’une des pierres d’achoppement est le statut foncier des terrains, majoritairement en mains de l’Etat, qui les prête à long terme aux entreprises par le biais de droits de superficie. Leur éventuelle vente est vivement contestée à gauche.
Aujourd’hui, Mark Muller calme le jeu: «Les discussions apportent un climat de confiance, affirme le libéral. Les référendaires réalisent que l’Etat ne veut pas brader ses biens à tout prix. Il faut le rappeler: on ne peut rien vendre sans l’aval du parlement, dont la décision est soumise à référendum.» Mais il en faudra plus pour calmer les opposants: «Il est bon de savoir que l’Etat entend respecter la Constitution, glisse Sylvain Lehmann. Mais nous souhaiterions des garanties plus solides.»
Un maître mot nommé mixité
Des discussions serrées attendent encore les négociateurs. Les référendaires s’étaient en effet inquiétés de l’aspect quelque peu élitiste qui transparaissait des premières présentations du projet. Quid du logement social? Aujourd’hui, les positions semblent se rapprocher. «Comme l’Etat possède les terrains, on est dans une configuration qui permet de bâtir davantage de logements d’utilité publique (LUP) que ce que n’exige la pratique genevoise, note Mark Muller. Il y en aura donc probablement plus qu’un quart.»
«Il est trop tôt pour avancer une proportion, estime Sylvain Lehmann. Mais nous sommes conscients de la diversité des besoins en logements à Genève. Il ne s’agit pas de bourrer ce quartier de LUP, sous prétexte du déficit qu’il y a ailleurs.» «Le maître mot, c’est la mixité, poursuit Mark Muller. Ce quartier ne sera ni chic ni uniquement social. Il y aura de la propriété par étages, mais aussi du logement estudiantin et des EMS.»
Reste que, selon des indiscrétions, le conseiller d’Etat aurait reconnu à huis clos que l’objectif de 14?000 logements qu’il avait énoncé au printemps dernier n’était pas réaliste. Le magistrat élude: «C’est certes très ambitieux, explique le conseiller d’Etat. Mais cela tient compte de la volonté de bâtir en hauteur. Il faut aussi considérer qu’un tel processus d’urbanisation s’étendra sur vingt ou trente ans. Il est impossible de préjuger du résultat.»
Force est donc de constater qu’un certain flou règne encore sur le quartier. «Les communes sont demandeuses de plans, de maquettes afin de vérifier si les grands principes et les ambitions sont réalistes ou non», plaide le Vert François Baertschi, conseiller administratif à Lancy. «Plus tôt un plan directeur de quartier sera établi, mieux ce sera», résume Rémy Pagani au nom de la Ville, qui s’inquiète aussi des espaces publics à prévoir et du financement des aménagements.
Autre préoccupation, en particulier chez les syndicats, le devenir des entreprises actuellement sises dans le secteur. «Aucune expulsion n’est à craindre, rassure Mark Muller. Leurs droits de superficie sont un statut proche de la propriété. Et le Conseil d’Etat a décidé de leur donner la priorité dans les nouvelles zones industrielles. C’est un signal fort quant à notre volonté d’atteindre nos objectifs.»
(mm)