C’est l’une des dernières tribus urbaines. Si vous croisez un cycliste qui gigote pour faire du surplace au feu rouge sans poser le pied à terre, c’est un accro au «fixie» – ou vélo à pignon fixe – en plein «track stand». Cette tendance fait de plus en plus d’émules à Genève. Ce sont des coursiers à vélo qui, il y a quinze ans aux Etats-Unis, se sont mis à récupérer de vieux clous et à les dépouiller de tout ce qui est jugé superflu, pour ne garder que l’essentiel: un cadre, deux roues, une selle, un guidon, et c’est tout! Pas de vitesses, et même, chez les puristes, pas de freins! Un vélo sobre et simple d’entretien, mais qui nécessite un certain apprentissage. Car l’unique pignon n’est pas en roue libre mais fixe, comme sur les vélos de piste des athlètes. Du coup, les pédales ne s’arrêtent jamais de tourner. Tout cela exige de bons mollets et le sens de l’anticipation: l’un des meilleurs moyens de s’arrêter est le dérapage contrôlé, ou «skid stop», qui consiste à bloquer les pédales comme sur un torpédo.
Pas autorisé sur la route
Les vidéos d’acrobaties de ce genre fleurissent sur Internet, tout comme les forums spécialisés. Des aficionados y racontent leurs frayeurs dans la circulation et les semelles usées à force de freiner avec les pieds. Certains avouent qu’ils ont fini par remettre un frein, à l’instar d’Olivier*, coursier genevois, converti au pignon fixe depuis deux ans: «Au début, je roulais sans frein, confie-t-il, mais j’en ai eu marre de recevoir des amendes.» En effet, selon la législation fédérale, seuls les vélos munis de deux freins, à l’avant et à l’arrière, peuvent aller sur la route. Ceux qui ne remplissent pas ces conditions ne sont donc pas couverts par l’assurance.
«Nous ne sommes pas des têtes brûlées, mais il y a toujours des inconscients», remarque Damien Bisetti, 40 ans. Ancien champion de bicross passé au pignon fixe il y a quatre ans, il est l’un des rares à en vendre à Genève. En tout cas, à en croire les adeptes, une fois qu’on a goûté au fixie, pas question d’enfourcher autre chose. «Les sensations de vitesse sont bien meilleures», explique Olivier*. «On a vraiment l’impression de faire corps avec le vélo», confirme Damien Bisetti. Pour lui, c’est un style de vie autant qu’un moyen de transport. «Rouler en fixie c’est se démarquer du vélo traditionnel, en ajoutant une contrainte», raconte ce féru d’histoire de la petite reine, qui voit dans le pignon fixe un retour aux sources.
Une mode passagère?
Des fabricants proposent aujourd’hui des modèles dont les prix vont de quelques centaines à plus de 2000?francs. Dans son atelier artisanal de Chambésy appelé le Vélosophe, Damien Bisetti en vend un ou deux par mois. Il a remarqué un réel engouement depuis février dernier. L’autre spécialiste du genre, Eddy, du magasin Selle que j’aime à Carouge, n’en écoule pas tant que cela. «Les gens préfèrent les bricoler eux-mêmes à partir de vieux vélos», note-t-il en précisant qu’il refuse de pratiquer ce genre de modification. «Je ne veux pas être responsable si quelqu’un se retrouve à l’hôpital. Les cadres de vélos de course ne sont pas assez résistants.» Lui ne voit dans le fixie qu’une mode, qui finira par passer. Mais pour l’heure, il semble que cela ne fait que commencer.
*prénom fictif