On ne l’a pas encore vue dans nos rues, mais on ne parle déjà plus que d’elle. «Elle», c’est l’affiche que les auteurs de l’initiative fédérale contre la construction de minarets veulent utiliser pour mener campagne dans tout le pays: une femme en burqa, le regard peu avenant, et des minarets ressemblant à des missiles sur un drapeau suisse. Partout, cette image crée le malaise, mais celui-ci pousse les autorités politiques à prendre des décisions contradictoires.
Hier, le Conseil administratif de la Ville de Genève a ainsi refusé d’opposer son veto à l’affichage sur son territoire de cette affiche. Et ce, alors que le maire, Rémy Pagani, avait publiquement milité pour son interdiction la veille sur les ondes de la Radio suisse romande. Ironie du hasard, le même jour, les Villes de Lausanne et d’Yverdon ont choisi l’option inverse de celle de la Ville de Genève (lire ci-dessous).
Eviter l’effet martyr
«Cette image est violente et me choque personnellement, précise la conseillère administrative genevoise Sandrine Salerno. Mais nous avons estimé qu’une interdiction renforcerait davantage la position des initiants par la publicité que cela leur offrirait et le rôle de victimes qu’ils pourraient endosser. Pour nous, le débat doit être mené sur le fond lors de la campagne. Au-delà, nous voulons mener une politique de la diversité. Il faut expliquer aux gens pourquoi les initiants ont tort, et pas seulement sur la forme de leur campagne.»
Genève et Lausanne, deux majorités de gauche, deux oppositions fermes à l’initiative, mais deux positions différentes. Et ce n’est peut-être pas fini sur sol genevois.
Le Conseil d’Etat genevois a pris hier l’option de ne pas interdire l’affiche litigieuse. Du coup, les 45 communes du canton peuvent s’y conformer, mais aussi décider d’interdire. Le Conseil administratif de Vernier rendra son verdict mardi prochain. D’autres communes vont certainement suivre.
Norme pénale trop lourde
L’un des problèmes que rencontrent les Exécutifs de ce pays face à des messages ou des images politiques discriminatoires ou xénophobes, c’est qu’ils ne peuvent pas réellement s’appuyer sur un arsenal juridique performant. Dans la plupart des cas, la norme pénale antiraciste ne s’applique pas.
Ce fut le cas pour la célèbre affiche des moutons noirs de l’UDC en 2007. Ou pour l’actuelle campagne de ce parti à Genève par encarts publicitaires qui vient de susciter une belle polémique. Avec des partis qui «flirtent» constamment avec la ligne rouge, la seule option est de prendre des décisions de nature politique. Avec le risque de se voir taxer de fossoyeur de la démocratie et de la liberté d’expression.
Une impuissance relative qui fait dire à Karl Grünberg, de SOS Racisme, que «la législation contre le racisme ne doit pas se limiter à une disposition pénale à la portée limitée. Il faudrait introduire d’autres instruments législatifs et, surtout, voir apparaître une véritable volonté politique de combattre le racisme.»
Musulmans de Genève, ils réagissent
Genève s’apprête donc à accueillir des minarets à l’apparence hostile sur ses murs. Comment le prendront les musulmans locaux? Alain Bittar, de la librairie arabe L’Olivier, ne blâme pas la décision genevoise: «L’interdiction ne changerait rien au fond du problème. Elle permettrait aux auteurs de l’affiche de se poser en victimes de la censure. Mais il est essentiel que la classe politique dénonce ces dérives populistes qui, comme dans l’affaire du CEVA et d’Annemasse, exploitent bassement les peurs des citoyens, à des fins électorales. En ce qui concerne les minarets, il me suffit de rappeler qu’il en existe un très beau au Petit-Saconnex. Il n’a jamais dérangé personne et, architecturalement, on peut en être fier.»
L’Association suisse des musulmans pour la laïcité est d’un autre avis: «La liberté a des limites, on ne peut pas tout autoriser en son nom, réagit son porte-parole Henri-Maxime Khedoud. Ces affiches incitent à la haine et favorisent l’amalgame, comme si les musulmans étaient tous pratiquants, voire terroristes, ou désireux d’imposer leur loi en Suisse. Personne ne réclame cela! 90% des musulmans de Suisse sont Européens et n’ont rien à voir avec le fondamentalisme wahhabite. On ferait mieux de s’occuper des vrais problèmes et de favoriser l’intégration. Et au vu de notre Etat de droit, l’UDC, parti politique, devrait s’abstenir d’interférer dans un fait religieux.»
Marc Moulin
Levée de boucliers en terre vaudoise
«C’est une véritable incitation à la haine raciale faite d’amalgames insoutenables et doublée d’une agression au drapeau suisse.» Olivier Français assume sans détour un acte de «censure politique». Comme Bâle, mais contrairement à Genève, la Municipalité de Lausanne a en effet décidé hier d’interdire les affiches de l’UDC contre la construction de minarets en Suisse. «Il faut mettre un stop à une liberté d’expression devenue excessive. En tant que politiciens, nous avons le devoir de ne pas cautionner ce message et de le faire savoir.»
Quid de la liberté d’expression? «Cette campagne fait des raccourcis intolérables entre l’islam et le terrorisme, réplique le syndic lausannois Daniel Brélaz. Cela étant, on peut débattre à l’infini si cette mesure fait de la publicité ou non à ce genre de campagne. Mais il faut parfois savoir faire un choix.» Il n’y a pas qu’à Lausanne que les affiches fâchent: Yverdon et Montreux ont aussi décidé hier de les interdire. «A Yverdon, les musulmans sont aussi bien intégrés que les autres citoyens. Or, cette confession est déjà stigmatisée et nous nous devons d’éviter qu’elle le soit davantage», explique le syndic Daniel von Siebenthal. Son homologue de Montreux, Pierre Salvi, ajoute que «l’affiche utilise le symbole du drapeau suisse pour faire la promotion d’une idée aux relents xénophobes et attentatoires aux valeurs de notre pays».
Les trois villes vaudoises suivent ainsi l’avis exprimé hier par la Commission fédérale contre le racisme. Pour cette instance, «les affiches suggèrent que la minorité musulmane vivant en Suisse représenterait un danger redoutable. Le message véhiculé est qu’elle voudrait dominer la population suisse, opprimerait la femme et mépriserait les droits fondamentaux. Cela équivaut à une diffamation de la population musulmane.» Et la CFR d’ajouter: «Il y a des limites à la liberté d’opinion; il faut les respecter si l’on veut protéger une minorité contre la discrimination et préserver la société suisse d’une agitation qui attise la haine.»
L’UDC rigole
Confrontée à cette levée de boucliers, l’UDC se frotte les mains. «Interdire l’affiche rend la population attentive à l’initiative, ce qui est bon pour stimuler la campagne», estime Eric Bonjour, représentant vaudois au comité de l’initiative antiminarets. Le député UDC est catégorique: le visuel ne stigmatise pas l’ensemble de la communauté islamique: «Si j’étais un musulman modéré, je ne m’identifierais pas à cette femme en burqa, qui représente les courants intégristes voulant appliquer la charia. Et je suis convaincu que les musulmans saisiront la nuance.»
Daniel Abimi, Céline Charbon et Serge Gumy