Comme une étape du Tour de France, la dernière, celle qui traverse Paris. Sauf que là on est à Genève. Les Champs-Elysées en version lacustre: pont du Mont-Blanc, hier soir vendredi à 19?h. La voie de droite qui file vers les Eaux-Vives est noire de cyclistes.
Combien sont-ils? Allez, 2000. Le peloton s’étire sur 300?mètres, remonte en danseuse le boulevard Helvétique, avant de plonger sur Plainpalais. Une déferlante en version mobilité douce comme la température.
Le rendez-vous avait eu lieu une demi-heure plus tôt aux abords de l’Ile Rousseau. Trop petit, cet îlot littéraire; le quai des Bergues absorbe les retardataires. Il en vient de partout. La Critical Mass fait chaque mois de nouveaux adeptes.
«C’est ta première?» demande un garçon à une jolie fille, vaguement inquiète. «Oui, c’est la première fois que je viens», lance-t-elle au moment de se glisser dans le peloton. Elle n’est pas la seule à expérimenter cette masse critique à hauteur de pédales. «Je ne connaissais rien à la chose, j’ai lu une présentation sur Internet et ça m’a plu», ajoute-t-elle sans descendre de selle. Elle a lu quoi? Ceci: «La Critical Mass n’est pas un cortège sportif à proprement parler; elle promeut le cyclisme urbain, c’est-à-dire le cyclisme comme moyen de transport quotidien.» Internet ne ment pas. Au ras du bitume, on partage exactement la même expérience. Deux heures de déambulation pédaleuse dans les rues de Genève, en passant d’une rive à l’autre. Deux heures à partager l’illusion souveraine que la ville appartient aux vélos.
Dans les faits, c’est le cas. La circulation se fige, les voitures sont à l’arrêt. Sur le pont de la Coulouvrenière, certains automobilistes ont même fait le choix d’arrêter leur moteur. Le peloton remonte vers la gare, vire à droite sur Chantepoulet, s’offre un deuxième passage sur le pont du Mont-Blanc, avant d’emprunter les quais jusqu’à Baby Plage. Ambiance bon enfant. Nulle embrouille à l’horizon. On a parlé trop vite. Là, devant nous, un Hummer style limousine. En tête de cortège, le porteur de drapeau se déroute, grimpe sur le toit et bat le rappel des troupes. A l’intérieur, un jeune couple de mariés n’est pas à la noce. Le chauffeur reste stoïque. La police veille au grain. Il n’y aura pas d’interpellations, juste quelques frayeurs chez les amateurs de belles voitures qui roulent en cabriolet, intérieur cuir. Les répliques échangées dans les gaz d’échappement ne sont pas forcément publiables. Un tract de poche est distribué aux participants.
Citation: «La masse critique que nous représentons s’épaissit de manière significative.» On confirme. «Ce succès dénote l’engouement de tous pour la petite reine, mais a aussi mis en lumière la volonté des autorités de mettre des bâtons dans les roues d’une vélorution qui fait peur.» On ne confirme pas. Les 2000 vélos dans la rue hier soir ne faisaient pas peur. Ils donnaient juste envie de pédaler.