«Elle a les crocs qu’il faut.» La description est d’Albert Rodrik, pilier du PS genevois. Elle a donc du mordant, cette femme issue d’un milieu modeste qui veut entrer à la Tour Baudet après avoir amorcé l’âge adulte comme squatteuse et hygiéniste dentaire. Entre-temps, Véronique Pürro s’est engagée en politique, est passée par l’Université et dirige depuis dix ans le service social de la Ville de Genève.
Sa marraine en politique fut aussi sa belle-mère: Christiane Brunner. «Elle était très révoltée quand je l’ai connue, dit-elle. Je l’ai engagée comme assistante parlementaire car j’ai senti qu’elle avait du sens politique, de la débrouille. Dès qu’elle a été élue, elle a canalisé cette énergie: elle pouvait agir sur le réel.» «Elle n’avait pas tout pour réussir et a eu de la chance avec cette rencontre, poursuit Albert Rodrik. Mais ce sont ses ressources qui ont fait la différence: elle s’est bâtie elle-même.» Sa pugnacité lui vaut sa place sur le ticket socialiste, avec Charles Beer. On la juge capable de tenir le cap en haut lieu. Elle a le bon profil avec son poste à la tête d’un grand service social qu’elle a réorienté vers l’action de proximité, se frottant parfois au conservatisme de la profession. C’est de la thématique sociale qu’elle parle le plus aisément.
«Tenace, pas dogmatique»
Ses adversaires qui ont siégé avec elle en commission au Grand Conseil nuancent le tableau. «Elle est intelligente, pas trop doctrinaire, capable de compromis», note la libérale Janine Hagmann. «Elle est tenace, au point d’agacer, mais pas dogmatique, renchérit le radical Jacques Jeannerat. Elle peut apprécier une idée, même si elle vient de la droite.» Des défauts? «Avec ses multiples activités, elle est débordée et peine à tenir ses engagements», dit Janine Hagmann. «C’est plus une instinctive qu’une bûcheuse, rebondit Jacques Jeannerat. Elle est parfois opportuniste, s’attribuant une idée qui n’est pas d’elle pour se mettre en avant.»
La théorie de l’ascenceur
Son ascension lui a valu des inimitiés. L’ancienne parlementaire Liliane Maury Pasquier l’a trouvée sur sa route et reste muette quand on l’interroge à ce sujet. Par deux fois, elles ont brigué en vain les mêmes places sur un ticket socialiste. Or, les voix qui avaient soutenu Véronique Pürro se sont reportées sur un homme: Manuel Tornare, dans la course au Conseil administratif en 1999; Charles Beer lors de l’élection partielle au Conseil d’Etat en 2003. Les féministes n’ont pas aimé. «Dans son travail, elle pratique un féminisme concret», rétorque Christiane Brunner.
Ces épisodes ont alimenté le soupçon d’une tactique du renvoi d’ascenseur: Beer la soutient comme colistière; Tornare l’a nommée directrice peu après avoir été élu. Il avait alors maté les critiques, répliquant ne pas avoir besoin d’ascenseur. En février, une prétendante évincée au profit de Véronique Pürro s’est dite victime des «réseaux souterrains» du parti. Christiane Brunner réfute: «Ces réseaux n’existent pas. C’est l’assemblée qui décide. Mais quand il y a des enjeux de pouvoir, il y a des luttes, des jalousies.» «Si on veut quelqu’un qui puisse gouverner, on ne prend pas un enfant de chœur», tranche Albert Rodrik, admiratif de «ce petit bout de femme» qui «n’est pas un tendron».
Une poigne camouflée dans un écrin de blondeur et un sourire enjôleur. Car dans son apparence, Véronique Pürro n’a rien d’une égérie des barricades. Pour Janine Hagmann: «Elle présente bien et sait se maîtriser: ça compte!»
Chemin de vie
Sa carrière en quelques dates
1966: naissance à Meyrin, puis enfance aux Eaux-Vives.
1986: décroche son CFC d’assistante dentaire.
Dès 1988, elle prend part au mouvement squat.
1989: adhésion au PS
1991: diplôme d’hygiéniste, élue au Conseil municipal.
1992: cofonde un groupe proeuropéen.
1997: élue au Grand Conseil, copréside les Femmes socialistes suisses.
1999: licence en sciences politiques, prend la direction du service social de la Ville 2000: décès de son mari Gérald (fils de Christiane Brunner).
2008: naissance de sa fille Lucile.
MM
«Je ne suis pas une socialiste béate!»
Réfutant tout angélisme en matière de sécurité, la candidate vise plutôt le social.
Le PS perd du terrain. Avec son refus de la baisse d’impôt, n’avait-il pas tout faux envers la classe moyenne?
Fait rare, je me suis abstenue au Grand Conseil sur ce point. Nous défendions le splitting depuis longtemps. Le soutien aux familles est crucial quand on sait qu’avoir des enfants est un facteur de paupérisation. Mais le bouclier fiscal était inadmissible. Il faudra réexpliquer l’utilité des impôts, comme l’a fait Micheline Calmy-Rey. Et se montrer clair: les partis veulent plus d’enseignants et de policiers. Avec moins d’argent, comment faire?
Vous vous êtes profilée dans le sillage de Laurent Moutinot. L’imiterez-vous en tout?
Il est arrivé à la tête d’un département sinistré, où il a réalisé des réformes. Il n’y a pas que la police aux Institutions. On ne parle plus des poursuites et faillites, justement parce que ça va mieux. On peut lui reprocher d’avoir tardé à s’attaquer aux problèmes très médiatisés de la police. Ses projets sur l’organisation de la police et la politique pénitentiaire auraient dû venir plus tôt et être davantage discutés avec les partenaires.
Pourquoi a-t-il fallu attendre que la presse dénonce la situation aux Pâquis pour qu’on agisse?
Il y a eu une négligence collective. Je ne suis pas une socialiste béate minimisant des problèmes que je connais bien, vivant aux Eaux-Vives. La gauche peine certes à aborder ce qui est répressif. Mais le PS suisse a empoigné ce thème il y a déjà un certain temps. Nous voulons une vision globale. La délinquance qui sévit dans certains quartiers est inacceptable et doit être réprimée. Mais la sécurité des gens va plus loin: emploi, niveau de vie, etc.
Les radicaux prônent la détention administrative. Vous avez dit ne pas vous y opposer…
Je suis une démocrate. Le PS a combattu la loi sur les étrangers qui comporte cette disposition, mais le peuple l’a votée. Je ne contrerai pas son application, qui incombe à la justice. Mais elle ne réglera pas le problème à terme. Que fait-on après les vingt-quatre mois de détention? Il n’y a pas de solution miracle, sinon ça se saurait. On doit renforcer la présence policière, surtout à pied, et rouvrir les postes de proximité. Les infractions doivent être punies, le sentiment d’impunité combattu. Il faut appliquer les lois, notamment envers les multirécidivistes: c’est le rôle de la justice! Et puis il y a ce manque d’effectifs à la police…
Et un problème d’organisation, avec les heures supplémentaires…
On doit poursuivre la réorganisation, favoriser le recrutement et repenser le métier: 20% des interventions ont un caractère social. La police est-elle adaptée? Mais si je suis élue, ce n’est pas forcément moi qui reprendrai ce département. Longchamp serait très bien…
Et vous reprendriez le social…
Exactement. Aucun département ne me fait peur. Mais les questions d’économie, d’emploi, de social correspondent mieux à mon parcours.
Quel regard portez-vous sur le bilan social de M. Longchamp?
Il est intéressant, mais je n’approuve pas tout. Sur le chômage, il aurait dû plus écouter la gauche et imaginer des politiques spécifiques pour le premier emploi des jeunes et pour les aînés. Des quinquagénaires passent du chômage à l’assistance alors qu’ils veulent encore travailler. C’est injuste. Il manque une voie de recours face aux décisions des placeurs. Il faut plus d’emplois de solidarité. Et favoriser la formation dans les secteurs où il y a de la demande. Nous critiquons en outre la baisse de l’assistance publique. Si j’obtiens ce dicastère, je m’attaquerai d’emblée aux effets de seuil: un vrai problème, qui n’est pas encore réglé à 100%. Sur la fiscalité, il est anormal que quelqu’un qui reprend le travail, et est à nouveau imposé, voie son revenu baisser. Il faut faire un état des lieux, simplifier les réponses législatives, fixer des objectifs et évaluer leur mise en œuvre, avec les associations. Jusqu’ici, on a bricolé un système incohérent parce que bâti au fil des ans.
(mm)