«Nous en avons marre. Marre de récolter toutes les nuisances. Marre d’être le dépotoir du canton.» Claudine Champendal ne mâche pas ses mots. Voilà trente ans qu’elle habite à Vernier-Village. Trente ans qu’elle assiste au «grignotage» des terres par des entrepôts, à la lente saturation des routes par les poids lourds. Sans compter le bruit des avions, qu’on n’évoque même plus. «Alors quand j’ai appris que nous allions devoir accueillir les industries de la Praille, j’étais dégoûtée.»
Le témoignage de cette sexagénaire n’est pas unique. Dans la commune, le ressentiment est fort. L’idée que Vernier est devenue au fil des années la poubelle du canton fait son chemin. La semaine dernière, les élus, unanimes, ont vivement réagi à l’annonce de l’arrivée de l’entreprise de recyclage Jaeger & Bosshard. Car tout porte à croire que c’est ici que l’Etat veut se «débarrasser» des industries de la Praille. Un mauvais présage. La confirmation d’une destinée maudite.
Les autorités ne veulent pas se laisser piéger par cette mauvaise image. Vernier a des qualités, des atouts à faire valoir, comme sa proximité avec l’aéroport. Elle veut positiver. Il n’empêche. «Ce sentiment est le reflet d’une frustration, d’un gâchis en termes d’aménagement du territoire», commente Yvan Rochat, conseiller administratif écologiste.
Pour les Verniolans, ce gâchis se cristallise sur la route de Vernier, «où les bouchons repoussent la ville à plus de trente?minutes». C’est ici que trônent les énormes silos des pétroliers, à cheval sur la balafre de l’autoroute. Ici aussi déboule le trafic de transit des zones industrielles de Meyrin-Satigny, tous ces emplois dont la commune ne profite pas. Puis il y a eu Ikea, encore des bouchons supplémentaires.
Les élus résistent
C’est encore à Vernier que le canton veut construire une centrale à gaz. On a même pensé y transférer le Service des autos. Récemment, l’Etat a créé une zone industrielle pour des entrepôts aux Communs, malgré l’opposition de la commune. Et trois autres projets de déclassement sont dans les tiroirs. C’est à Vernier encore, cette fois avec l’assentiment des élus, que l’Etat a décidé de couvrir une route pour le Centre commercial de Balexert. Aurait-on pu le faire ailleurs?
Désormais, les élus font corps pour résister. Ce qui n’a pas toujours été le cas, comme le rappelle Pierre Ronger, conseiller municipal libéral depuis trente ans. «Quand il s’est agi de faire le Centre de réfugiés des Tattes, le conseiller d’Etat a mis la majorité de gauche au garde à vous. Vernier a longtemps été le ventre mou du canton.» «Nous avons joué le jeu du développement, nous voulions faire notre part, contrairement à d’autres communes», constate Thierry Apothéloz, conseiller administratif socialiste.
Emplois qualifiés
On peut comprendre les Verniolans. La commune avait accueilli des milliers de logements sociaux. Elle voulait aussi des emplois. Mais ceux qu’elle détient sont peu rémunérateurs. Aujourd’hui, Vernier a le salaire médian le plus bas du canton. Et sa dette se monte à 130 millions de francs. Elle souhaite attirer des emplois à haute valeur ajoutée, comme dans les bureaux qui ont été construits à Blandonnet. Mais elle peine à se faire entendre. «Quand l’Etat a un problème, il le reporte sur Vernier, sans même se donner la peine de présenter des études sérieuses.
C’est lamentable», déplore Yvan Rochat. «L’Etat se permet de faire des choses qu’il n’oserait pas faire ailleurs», poursuit Thierry Apothéloz. Celui-ci veut croire toutefois qu’en mettant en valeur les atouts de la commune, Vernier obtiendra plus de considération.