Comment composer une équipe efficace lorsque trois ou quatre élus se disputent le Département de l’aménagement et que personne ne réclame celui de la Police? Voilà le casse-tête que doit résoudre le Conseil d’Etat élu dimanche. Le gouvernement entrera en fonction le 7 décembre. Il dispose donc de trois semaines pour établir un programme de législature, redécouper les services de l’Etat et attribuer les dicastères.
Les vainqueurs de l’élection se sont réunis pour la première fois hier, sous la présidence de Pierre-François Unger, doyen de fonction.
Deux problèmes essentiels se posent aux quatre élus de droite et aux trois de gauche: qui va reprendre le département de Laurent Moutinot, responsable de la police et de la justice? Et comment faut-il réaménager les départements?
Des politiciens livrent leurs analyses et leurs hypothèses.
La police
La Police sera-t-elle aux mains de la gauche ou de la droite? Victorieuse des élections et très critique envers l’action de la gauche contre l’insécurité, l’Entente pourra difficilement fuir ses responsabilités dans ce domaine. «Nous avons fait une sorte de promesse implicite à nos électeurs», reconnaît le président des libéraux, Michel Halpérin. Son homologue du PDC, Fabiano Forte, ajoute même qu’il y aurait une certaine «lâcheté» à céder ce département à la gauche.
Mais dès qu’il s’agit de désigner une personne, les avis divergent. Aucun parti ne souhaite refiler la patate chaude à son magistrat. On échafaude alors des stratégies d’évitement.
Ainsi le PDC Guy Mettan: «Il faut créer une délégation de trois magistrats, en y incluant le responsable des Finances, celui de l’agglomération ( ndlr: lisez Pierre-François Unger) et le responsable de la Police, qui coordonnent leur action.» Et qui à la Police? Guy Mettan verrait bien la libérale Isabel Rochat. «Elle a manifesté son intérêt.» Mais pas Unger. «Nous n’avons pas mené campagne sur la sécurité et notre magistrat vise le projet d’agglomération.»
Du côté libéral, on préfère aussi désigner un voisin, en l’occurrence radical. «François Longchamp serait peut-être le plus capable, suppute Michel Halpérin. Il a le sens de l’Etat et ne craint pas les défis. Ce serait un superbe enjeu.»
Pour les radicaux, pas question de se faire imposer cette solution. Ils font valoir qu’ils cumulent déjà des postes clés dans le système répressif. Le procureur général, le chef de Champ-Dollon et le chef des juges d’instruction sont des leurs. Ils refusent de monopoliser les postes. «Les autres se sentiraient déchargés de la question», glisse l’un d’eux. Qui précise: «D’ailleurs, la Police n’est pas sinistrée. Elle n’a pas besoin d’un grand réformateur. Il lui faut juste quelqu’un qui puisse rétablir l’ordre et taper du poing sur la table.» Bref, la droite n’a pas de candidat naturel qui s’impose.
Et à gauche? Le socialiste Charles Beer gardera en principe l’Instruction publique. Chef du groupe des Verts au Grand Conseil, Christian Bavarel n’est pour sa part pas hostile à voir l’un des siens (Michèle Künzler ou David Hiler) reprendre la Police. «Si le gouvernement juge qu’un Vert est le plus compétent pour ce poste, pourquoi pas? Les Verts sont capables de s’en occuper. Mais ce serait logique que l’Entente, qui a fait de la sécurité un énorme sujet de campagne, revendique de s’en charger.»
Quel est le profil idéal? «Il faudrait quelqu’un de fort, avec du caractère, estime le député MCG Eric Stauffer. Est-ce que le gouvernement choisira
Isabel Rochat, travailleuse mais beaucoup trop transparente? L’Entente a eu l’arrogance de vouloir la majorité, et maintenant aucun de ses élus ne veut s’occuper de la police! Sont-ils capables d’assumer leurs responsabilités?»
L’aménagement
Beaucoup d’élus s’entendent sur un point: la séparation entre l’Aménagement (Robert Cramer) et les Constructions (Mark Muller) a freiné la construction de logements. «Un service travaillait au 4e?étage, l’autre au 5e, mais ils dépendaient de chefs différents et ne pouvaient pas échanger les informations, déplore le député libéral Olivier Jornot. Cela n’a aucun sens!» Mark Muller rêve de chapeauter les deux services. Mais Michèle Künzler et Isabel Rochat revendiquent aussi l’Aménagement. Même Pierre-François Unger veut un département «du développement économique et territorial»! L’arbitrage sera délicat.
Le Vert Christian Bavarel, lui, estime que ce n’est pas cette séparation qui a freiné la construction: «Les problèmes viennent surtout des oppositions, notamment des communes: d’accord pour construire, mais pas chez moi!» Le Vert juge néanmoins un redécoupage des départements «quasi certain».
L’Économie
Regrouper l’Economie et la Santé était-il une bonne idée? «C’était une juxtaposition qui n’a pas vraiment permis de synergies», juge Olivier Jornot. Un regroupement de l’Economie et de l’Emploi est possible, mais Pierre-François Unger ne voudra pas forcément perdre le premier des deux.
La taille?
Certains départements, comme celui de Robert Cramer, sont énormes. D’autres, comme les Constructions de Mark Muller, ont un champ d’action bien plus étroit. «Un rééquilibrage est souhaitable, estime Olivier Jornot, même s’il y aura toujours de plus grands et de plus petits départements.»
La règle veut en général que les élus expérimentés héritent de plus gros dicastères.
«Le changement de majorité n’a pas d’importance en soi»
L'oeil de l'expert: Pascal Sciarini, politologue, Université de Genève
«Oui, je crois que ce nouveau gouvernement est apte à relever les défis qui s’annoncent. Pour moi, le fait que le Conseil d’Etat ait changé de majorité, en soi, n’a pas de grande importance. Il faut toutefois ajouter un bémol: ce changement n’est pas important pour autant que le gouvernement soit relativement prudent.
La convergence entre le Grand Conseil et le Conseil d’Etat n’est pas la meilleure configuration en termes de gouvernabilité. La cohabitation se révèle être une bien meilleure formule. Je mène actuellement une étude basée sur l’analyse des votes populaires récents. Il apparaît que le gouvernement subit de plus en plus de référendums, ce qui rend son action plus difficile. Pourtant, devant le peuple, le Conseil d’Etat gagne toujours plus souvent, notamment en période de cohabitation. Un gouvernement minoritaire est obligé de recentrer son action. C’est ce que l’on a vu ces quatre dernières années, avec les alliances Verts-droite.
Ce détour pour dire que je pense que ce serait une erreur stratégique du Conseil d’Etat nouvellement élu de considérer qu’il a les coudées franches pour imposer des solutions non négociées. A entendre les premières déclarations des nouveaux magistrats, il semble qu’une partie soit consciente de cela, mais que du côté des libéraux, la tentation existe de ne pas tenir compte de cet élément.
La qualité du gouvernement tiendra notamment dans la distribution des départements, mais aussi dans la capacité de la nouvelle équipe à porter de manière collégiale des décisions prises en collège. Comment ils vont défendre les solutions trouvées ensemble et avoir un front uni sur les décisions importantes seront des éléments cruciaux.
L’autre enjeu est lié au Département de justice et police. La majorité de droite devrait le reprendre à son compte, vu les critiques virulentes portées
contre Laurent Moutinot. Cela étant, une magistrate nouvellement élue, femme, n’est pas forcément la plus indiquée pour reprendre ce dicastère difficile. François Longchamp pourrait y faire du bon travail, mais en a-t-il envie? Faudrait-il couper le département en deux? Ou alors s’inspirer de Neuchâtel, où les Finances, la Sécurité et la Justice sont regroupées. Qui va hériter de ce département peau de banane? Si l’on veut court-circuiter la montée en puissance des forces populistes, la réponse à cette question sera essentielle.»
Propos recueillis par David Haeberli
Dans l’isoloir, les coups de crayon qui font la différence
A peine 1200 voix séparent l’écologiste Michèle Künzler de la socialiste Véronique Pürro. Cette poignée de votes a pourtant changé le sort des deux candidates qui figuraient sur les mêmes listes. La première est élue, l’autre pas. Trois facteurs ont fait la différence. Dans ce réflexe de défense, qui pousse les électeurs à sacrifier une alliée pour assurer l’élection de son poulain, les Verts ont été les plus durs. Ils ont davantage biffé Véronique Pürro que les socialistes ont tracé Michèle Künzler. Dans ce jeu sans pitié, la socialiste a perdu 400 voix. Cette dernière a aussi moins ratissé à droite: 200 voix de moins. Enfin, elle a moins séduit les électeurs «indépendants» qui élaborent leur propre liste (400 voix de moins). Les comptes étaient faits.
L’Entente disciplinée
A l’inverse, les électeurs de l’Entente se sont montrés plus disciplinés. Les coups de crayon n’ont pas fait de ravages. Le PDC Pierre-François Unger a été le plus biffé, mais sans conséquence (580 voix). Le radical François Longchamp est à l’inverse le plus épargné.
Au MCG, très peu de biffages. En revanche, Mauro Poggia est passé devant Eric Stauffer grâce aux voix qu’il a attirées de l’extérieur, notamment des électeurs de l’Entente.
MCG: l’avancée compacte
Avec près de 27% des votes, le Mouvement citoyens genevois a réussi un excellent score et s’est imposé comme un réel troisième bloc. Il figure comme premier parti au niveau cantonal en nombre de bulletins.
Ses votes très compacts, n’offrant aucune voix à d’autres candidats, ont été une réelle menace pour ses concurrents. Mais sans allié, il ne pouvait qu’échouer.
Christian Bernet